En Palestine, trois formes d’accaparement du territoire

#Palestine #Israël #colonisation #occupation #annexion #sionisme

16 août 2020

 

Colonisation, occupation, annexion, ces trois façons de s’approprier l’espace et le territoire d’autrui reposent sur des dispositifs différents mais complémentaires, l’un pouvant préparer le terrain et les conditions d’application de l’autre. En fait, exploiter, opprimer et contrôler sont des pratiques généralement concomitantes. Trois lieux emblématiques dans les Territoires palestiniens occupés illustrent ces subtils processus d’accaparement, dont les traces sont parfaitement détectables dans le paysage : la zone industrielle de Barkan près de Naplouse, la vallée du Jourdain et Jérusalem-Est.

par Johanna Schreiner

La « colonialité » du projet sioniste a longtemps fait débat. En 1967, dans un texte polémique, « Israël, fait colonial ? », Maxime Rodinson rapportait le projet sioniste à l’impérialisme occidental [1]. Aujourd’hui, il semble encore plus difficile de parler du conflit israélo-palestinien sans affect, en raison de l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme [2], qui dénote, soit une démarche d’instrumentalisation politique, soit une étonnante ignorance de l’histoire.

Empêtrée dans les conceptions nationalistes de son contexte d’émergence en Europe orientale, réduite aujourd’hui à une dimension ethnique et religieuse, l’identité nationale israélienne s’est construite sur le principe d’État-nation, tel que laissé en héritage (empoisonné) à nombre de pays anciennement colonisés [3], et sur la nécessité d’éliminer tout frein à la réalisation de ce projet, dont la présence arabe en Palestine. L’exode de la population palestinienne de la Palestine mandataire commence en 1948 [4].

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La diaspora palestinienne dans le monde au début des années 2000.
Philippe Rekacewicz.

En janvier 2020, l’UNRWA (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East) comptait 6 293 390 réfugié·es palestinien·nes enregistré·es au Proche-Orient.

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Réfugié·es palestinien·nes au Proche-Orient au 1er janvier 2020
Ph. R.

Parmi ces personnes réfugiées enregistrées auprès de l’UNWRA, 1 065 772 vivent en « Cisjordanie » (Westbank, avec Jérusalem-Est, sans Gaza). Cette dernière compte aujourd’hui un peu plus de 3 millions d’habitant·es, dont 14% sont des colons.

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Camp de réfugié·es de Shuafat, près de Jérusalem. De l’autre côté du mur, fermant l’horizon, la colonie israélienne de Pisgat Zeev. Aujourd’hui, les camps de Cisjordanie se sont « fondus » dans le paysage.

Le colonialisme israélien se décline en de multiples dispositifs visant à instaurer une logique du fait accompli (colonisation de peuplement, colonisation économique, occupation militaire, etc.) et justifiant une annexion administrative et juridique rampante.

Aujourd’hui, à la lumière des Settler Colonial Studies, la Palestine peut être considérée comme un « laboratoire des processus globaux de domination et de dépossession » qui caractérisent notre monde capitaliste [5]. Pour comprendre ce qui se joue, on peut montrer les façons dont opère et se décline l’accaparement israélien du territoire de la Palestine à partir de ses manifestations concrètes plutôt que par une analyse des discours qui en masquent généralement les ressorts et les logiques. Cela revient à tenter de « lire le paysage » (Roger Brunet) [6].

Barkan : La colonisation

La notion de colonisation ne recoupe pas forcément celle de colonialisme. La colonie établie sur un territoire inhabité, par exemple, ne relève pas d’un acte de colonialisme puisqu’elle n’instaure pas de rapport de domination [7]. La colonisation devient un impérialisme si elle est l’objet d’une idéologie et d’un programme politique d’envergure, tel celui qui, sous couvert de mission civilisatrice, a semblé légitime et fondé aux pays européens au XIXe siècle. « Nous ne voulons faire de l’ombre à personne, mais nous réclamons aussi notre place au soleil », clamait, en 1897, Bernhard von Bülow, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères allemand, pour justifier les velléités expansionnistes du Reich.

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Degania en 1931, coopérative agricole au bord du lac de Tibériade, créée en 1909 sous la direction d’Arthur Ruppin. Au fond, la ville palestinienne de Samakh, détruite en 1948.
Photo : American Colony (Jerusalem).

Du projet sioniste possiblement socialiste des origines ne reste que l’image d’Épinal des kibboutzim et moshavim, anciennes colonies de production agricole de diverses formes communautaires et coopératives. Très tôt, une logique coloniale s’est imposée, car le pays n’était pas vide, la terre appartenait à d’autres et l’espace était déjà habité [8].

L’économiste allemand Arthur Ruppin (1876-1943), l’un des grands maîtres d’ouvrage de la colonisation sioniste, en appelait à une « vie commune harmonieuse » avec les Arabes, dont il ne niait ni la présence, ni la supériorité démographique. D’une part, il suffirait de faire évoluer ces lointains cousins pour pouvoir vivre ensemble en paix et, d’autre part, l’expansion de la colonisation juive était justifiée par l’état d’inexploitation des terres : « Ce n’est pas par manque de place qu’il devrait y avoir une lutte entre Juifs et Arabes, il y a de la place pour tout le monde » [9].

En 1947, pour Ben Gourion, qui usait de la même rhétorique, il s’agira pourtant de « conquérir le pays, tout entier ou en grande partie, et pérenniser cette conquête jusqu’à ce qu’il y ait un arrangement politique approuvé » [10].

Le plan de partage de l’ONU de 1947 attribua 45% du territoire de la Palestine aux autochtones arabes et 55% aux nouveaux venus juifs, bien que ceux-ci et celles-ci soient deux fois moins nombreux·ses [11]. S’ensuivit la création de l’État d’Israël le 14 mai 1948.

Après la guerre de 1967, Israël commença à « déborder » (Shlomo Sand) [12]. Les colonies israéliennes s’installèrent là où les populations locales avaient été expulsées et interdites de retour et leurs biens confisqués (selon la loi israélienne sur la propriété des absents de 1950). La première colonie installée sur le territoire de l’ancienne Cisjordanie fut Kfar Etzion (aujourd’hui intégrée au groupe de colonies de Goush Etzion), entre Jérusalem et Hébron. Ces colonies, dites « sécuritaires », avaient clairement pour fonction, non pas l’exploitation agricole des terres, mais une appropriation du territoire et relèvent donc du colonialisme. Rappelons que selon l’art. 49, § 6 de la quatrième Convention de Genève (GCIV), ainsi que selon la résolution 242 des Nations unies de novembre 1967, sont illégales (au regard du droit international) l’installation et le développement des colonies de peuplement et des infrastructures dans des territoires occupés.

Aux traces visibles de cette colonisation dans le paysage (colonies fortifiées, « avant-postes », mur de séparation, clôtures, check-points, signalétique, omniprésence militaire, afforestation stratégique, biens propres détruits, etc.) [13] se superpose une colonisation invisible, faite de restrictions administratives empêchant l’exploitation du territoire et la libre circulation des personnes palestiniennes (régime d’autorisations, zones « militaires » fermées, routes de « contournement »…).

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Zones industrielles israéliennes en Cisjordanie.
Ph. R.

En 2020, la Cisjordanie occupée compte au moins 132 colonies israéliennes officielles et 124 « avant-postes » non-officiels, où vivent environ 427 800 colons [14]. Ces colonies pratiquent très souvent l’agriculture, mais celles situées essentiellement le long de la ligne d’armistice de 1949 hébergent 18 zones industrielles. Ces zones sont partie intégrante du tissu économique israélien et opèrent ce que l’on peut considérer comme une colonisation économique.

Barkan est l’une de ces colonies illégales. Située au sud-ouest de Naplouse, elle est voisine de la colonie Qiryat Netafim et de l’avant-poste Ma’ale-Yisarel. Fondée en 1981 par la droite nationaliste (Betar et Hérout), c’est une colonie de colons « modérés » si on la compare à certaines de ses voisines.

Elle s’est dotée d’une zone industrielle dès sa création. L’implantation s’est faite, comme partout ailleurs, sur des terres municipales confisquées aux villages palestiniens du secteur. Au sommet de ses deux collines, la colonie n’a cessé de s’étendre. Aujourd’hui, les constructions jouxtent d’impressionnantes cuves vinaires, datant probablement de l’époque byzantine, vestiges archéologiques laissés en l’état et dont les sites sont interdits d’accès aux Palestinien·nes. Ici et là, on trouve aussi des restes de haies de figuiers de Barbarie, qui délimitaient autrefois les terrains palestiniens, et ceux des vieilles oliveraies, qui ont dû faire place aux maisons et aux bâtiments industriels.

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À Barkan, la zone industrielle grignote doucement le patrimoine antique.

Les routes desservant la colonies et sa zone industrielle sont interdites d’accès aux Palestinien·nes des villages voisins. Le territoire municipal du village le plus proche, Qarawat Bani Hasan, se compose de 9% de zone B (sous contrôle mixte palestinien et israélien), les 91% restants relevant de la zone C, sous le contrôle d’Israël.

L’accord intérimaire de Taba (Oslo II) de 1995 entre Israël et l’Autorité nationale palestinienne divise la Cisjordanie en trois zones : la zone A, sous autorité palestinienne (18% du territoire cisjordanien), la zone B, dans laquelle la sécurité intérieure est assurée conjointement avec l’armée israélienne (20%) et la zone C, entièrement sous le contrôle administratif et militaire d’Israël (62%).

Dans la zone C, les infrastructures et habitations sont détruites de façon arbitraire par les Israéliens. Il en est de même pour le petit village de Sarta (16,8% de zone B, 83,2% de zone C), au sud-ouest de Barkan. Au cours des trois derniers mois, dans les villages de Haris et de Deir Istya, plus de 400 oliviers ont été détruits [15].

À cette réalité du quotidien des populations locales se surimpose la deuxième réalité, celle de la présence coloniale. À l’est de Barkan, la colonie d’Ariel s’étire le long de la route 5. Le mur de séparation, terminé sur certaines portions seulement, chausse déjà l’extrémité de ce qu’on appelle le « doigt d’Ariel » qui pénètre profondément en Cisjordanie, à une vingtaine de km de la ligne d’armistice de 1949. Une fois terminé, ce mur raccordera les colonies à Israël, coupant la région d’ouest en est. Pour aller de Sarta à Bruqin, sur la colline d’en face, les habitant·es devront alors faire plus d’une heure de détour.

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Le grignotage du territoire palestinien.

Le soir, des hauteurs de Barkan, on voit les lumières de Tel Aviv. Le centre économique d’Israël se trouve à 30 minutes en voiture et 15 minutes seulement séparent Barkan de la ligne verte. Avec 1 833 habitant·es en 2018, l’agglomération aurait tout de la cité-dortoir si elle n’abritait une importante zone industrielle. Près d’une centaine d’entreprises se sont installées à Barkan depuis la création de la zone industrielle en 1982, relevant des secteurs secondaire et tertiaire.

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La colonie est ceinte de barbelés et d’une route de patrouille. Un gardien veille à l’entrée.

Ici, même la question sécuritaire est subordonnée à la question économique. Pendant la deuxième intifada (2000-2005), l’activité économique n’a pas baissé, non plus quand en 2018, un attentat perpétré à l’intérieur même de la zone industrielle a coûté la vie à deux employé·es israélien·nes ainsi qu’à son auteur palestinien, tué par l’armée deux mois plus tard.

L’État israélien subventionne la création d’entreprises dans les territoires occupés, où les zones industrielles sont classées en zones de priorité nationale (ZNP), ce qui leur octroie de nombreux avantages fiscaux. Depuis le début de l’occupation, différentes lois visent à encourager l’investissement et l’installation dans les localités coloniales en fonction de critères précis : statut socio-économique, proximité avec Tel-Aviv et les villes portuaires, niveau de prestation de services, capacité d’absorption de nouveaux immigrants, distance par rapport aux frontières légales ou illégales, niveau de menace sécuritaire.

Sur les terres réquisitionnées, les avantages fiscaux et les incitations permettent de maintenir les baux commerciaux ou industriels à un niveau moins élevé qu’en Israël. Les faibles coûts opérationnels attirent également les investisseurs étrangers. À Barkan, on trouve, par exemple, l’entreprise sud-coréenne Hyundai Heavy Industries (HHI), le plus grand constructeur naval du monde. Ses machines sont notamment utilisées pour la démolition de maisons palestiniennes dans et autour de Jérusalem. Le constructeur allemand de machines de travaux publics Bomag construit des engins de compactage de sol, qui servent, entre autre, à la construction des routes des territoires occupés. Bomag est l’une des 208 filiales du groupe Fayat, le 4e géant du BTP en France (son chiffre d’affaires s’élève à 4,6 milliards d’euros en 2019, dont 37% réalisés à l’international).

Or la politique officielle de l’Union Européenne est de ne pas soutenir l’activité économique d’une puissance occupante et de nombreuses ONG dénoncent ces accointances. Ainsi, la multinationale française Veolia, impliquée dans différentes activités lucratives dans les Territoires palestiniens occupés (ligne de bus de la route 443 interdite aux Palestinien·nes, tramway relayant Jérusalem aux colonies illégales, décharge de déchets de Tovlan dans la vallée du Jourdain traitant des déchets israéliens des usines de recylcage, des colonies et de l’armée) a-t-elle fini par s’en retirer.

Parmi les entreprises israéliennes installées à Barkan, on retrouve le grand fabricant de vêtements Delta Galil Industries et le conglomérat Electra, qui fournit notamment l’armée israélienne. Transformation du métal, du plastique, du caoutchouc, du textile, chimie, traitement des déchets venant d’Israël (2 usines), informatique, édition, archives, etc., la plupart des secteurs du secondaire et du tertiaire y sont représentés.

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Les grues de l’école d’entraînement à leur maniement dominent l’horizon de Barkan.

Outre la libre disposition des ressources locales et une règlementation moins contraignante en matière de pollution, le grand avantage d’une implantation dans les colonies est l’offre de main-d’œuvre locale bon marché. Les familles paysannes, dont les terres ont été confisquées, et l’ensemble de la population confinée dans sa zone de résidence n’ont souvent d’autre choix que de se faire embaucher par ces entreprises. Les salaires y sont plus élevés et le droit du travail mieux respecté que dans les entreprises palestiniennes. Une interdépendance économique s’est ainsi instaurée entre les sociétés implantées dans ces zones et la population locale, ce qui ressemble, de prime abord, à un accord gagnant-gagnant.

Mais Israël domine ainsi le marché du travail et l’économie locale. Les employé·es palestinien·es restent des éléments exogènes aux entreprises israéliennes, l’échange se limitant à la fourniture de leur seule force de travail. Ainsi, l’intersection de la route 5 avec les routes desservant Barkan et sa zone industrielle, la Haris Junction, fait-elle office de point de dépose et de récupération des employé·es et aussi de relai pour les Palestinien·nes employé·es en Israël. Bus, camionnettes, autos et taxis y font la queue aux heures de pointe.

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Haris Junction, « Gitai Junct » pour les colons, en contrebas de la zone industrielle.

Employé·es de second ordre, les personnes de nationalité palestinienne ne sont, par exemple, pas autorisées à se déplacer sur la voie publique à l’intérieur de la colonie. Une fois déposées en bas de la colline, elles sont récupérées par les services de leurs employeurs. Les permis spéciaux pour entrer sur le territoire de la colonie restent exceptionnels.

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Employé·es déposé·es en bas de la zone industrielle.

En toute logique, la présence de ces entreprises appelle l’installation de nouveaux colons. Ainsi, les autorités israéliennes ont-elles récemment donné le feu vert à la construction de 1 776 logements, dont 620 dans la colonie d’Eli, et de 534 à Shilo/Shvut Rachel, en Cisjordanie.

La captation de l’emploi contribue ainsi à l’accaparement des terres, opérant une colonisation par le travail : les employé·es ne contribuent pas au développement des entreprises locales palestiniennes et deviennent dépendantes de l’économie israélienne. En dominant l’activité économique de son hôte, la puissance colonisatrice met la main sur le territoire et crée un état de fait difficilement réversible, tant il a, dans la logique capitaliste, les dehors de la « normalité ».

La vallée du Jourdain : L’occupation

L’occupation suppose, au départ, la présence d’une force armée. Elle fait suite à une victoire militaire et ouvre une « période de transition », plus ou moins longue au cours de laquelle se développent des négociations entre les parties en conflit pour déterminer le statut futur des territoires et les conditions dans lesquelles ce statut sera mis en place. Mais dans certains cas, la phase d’occupation n’est qu’une étape visant à préparer l’annexion...

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Kehl pendant l’occupation française.
Photo : Ville de Kehl.

Ainsi, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, Kehl, ville allemande proche de Strasbourg, a été occupée par la France de 1939 à 1953. Les habitant·es avaient été évacué·es en une nuit, puis remplacé·es par des Français·es. En 1946, la ville est rattachée administrativement à la métropole alsacienne.

Juste après la victoire israélienne lors de la guerre éclair de 1967, les Nations unies vont utiliser le terme de « territoires occupés », puis celui de « territoires palestiniens occupés » pour désigner la Cisjordanie, prise par Israël à la Jordanie, qui avait elle-même annexé ce territoire en 1948.

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À gauche, plan de partage de la Palestine par l’ONU de 1947, refusé par la partie arabe. À droite, plan israélien Allon de 1967. Initiant la logique de morcellement des territoires occupés, il propose leur partage avec la Jordanie.
Ph. R.

Dès 1967, Israël a commencé à implanter illégalement (selon la résolution 242 des Nations unies) des colonies de peuplement en Cisjordanie, mouvement qui s’accentua après 1988. Les accords d’Oslo, négociés et signés au début des années 1990, ont planifié le découpage de la Palestine en trois zones A, B et C. Cette nouvelle organisation territoriale, qui prévoyait une autonomie complète (zone A), s’est en fait révélée être désastreuse pour la vie quotidienne de la population palestinienne. Aujourd’hui, la zone C, relevant d’une « administration civile », est en réalité régie par l’armée israélienne. Toute activité palestinienne en est bannie.

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Une bande fortifiée de 5 km interdit tout accès au Jourdain.
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Un réseau de panneaux d’avertissements et barrières plantées dans le paysage quadrille le territoire.
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Zone interdite.

La confiscation des terres, légitimée par de multiples prétextes (zones déclarées militaires, définitives ou temporaires, terres domaniales - 60% du territoire palestinien -, réserves naturelles, etc.), s’accompagne de la destruction systématique de toute construction dans la zone C, même pour des besoins de pâturage des troupeaux.

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Structure agricole détruite.

Le harcèlement administratif et militaire permanent décourage la population. La vallée s’est ainsi vidée de la majorité de ses populations paysannes : sur les 250 000 personnes environ qui y vivaient avant l’occupation, il n’en reste aujourd’hui que 65 000.

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Disséminés dans le paysage, au bord des routes, on trouve les signes ostentatoires de la conquête militaire et de la colonisation.

L’accaparement des terres, celle des ressources, notamment en eau, rend leur vie impossible. L’ancien réseau d’alimentation en eau a été détruit par l’occupant et les populations rurales obligées de se raccorder au réseau d’eau israélien. L’occupant dispose ainsi d’un pouvoir discrétionnaire sur leur approvisionnement. En raison des restrictions en volume et des coupures d’eau, les paysan·nes sont condamné·es au rationnement et à acheter au prix fort de l’eau livrée par camion.

Implantées parfois en bordure de village palestinien, on trouve des citernes et des pompes réservées aux colonies pour leurs besoins agricoles ou domestiques. Les barbelés préviennent le sabotage.

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Pompe de l’époque jordanienne, mise délibérément hors d’usage, comme toutes celles de la vallée du Jourdain.
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À côté d’une école palestinienne non raccordée au réseau, pompe et citerne alimentant une colonie.

Dans la vallée, les entreprises israéliennes pratiquent la monoculture industrielle à grand renfort de pesticides, de fertilisants et d’irrigation, alors que l’agriculture palestinienne n’assure plus aux familles paysannes un moyen de subsistance correct. Israël a exporté plus de 55 000 tonnes de dattes en 2019 (source : Comtrade), dont on sait que plus de la moitié est produite dans la vallée du Jourdain.

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Au nord de la Mer morte, les plantations de palmiers-dattiers israéliennes s’étendent à perte de vue.
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Champs palestiniens, mal irrigués et pollués par le plastique.

Pour l’Union européenne, déterminer la provenance des produits agricoles des colonies illégales est essentiel pour ne pas contrevenir à ses propres directives. Les accords douaniers préférentiels qu’elle a conclus avec Israël imposent la mention du lieu exact de production du produit exporté, mais, en raison des nombreux contournements de cette règle, elle a encore été renforcée par l’adoption de lignes directrices sur l’étiquetage des produits provenant des colonies [16].

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Premier numéro du journal Palästina de janvier 1902, dédié à la colonisation sioniste.

L’occupation physique, qui décourage et chasse les habitant·es de leurs terroirs, se double de l’effacement symbolique de leurs traces. Sur les cartes touristiques, l’ancien nom de Palestine n’apparaît pas (ni celui de Cisjordanie d’ailleurs). Il est simplement remplacé par celui de Judée et Samarie. Il aura d’ailleurs fallu attendre les négociations d’Oslo pour que les « Arabes », comme on les nommait, puissent faire valoir leur véritable nom de « Palestinien·nes ».

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Carte actuelle des parcs nationaux et réserves naturelles d’Israël. Le territoire palestinien, suggéré par des pointillés gris, ne correspond plus qu’aux zones A et B, la ligne d’armistice a disparu.

Sur les cartes, les toponymes hébreux ont remplacé les noms arabes et, comme ci-dessus, les noms des colonies illégales apparaissent au détriment de ceux des villages palestiniens. En 1949, le « Comité des noms » constitué par Ben Gourion avait procédé à l’hébraïsation des toponymes [17].

L’espace ainsi débarrassé de la plupart de ses habitant·es et leur histoire effacée, l’ancienne Cisjordanie devient une zone franche, un Wild East à conquérir. Au printemps, les touristes israélien·nes, hermétiques au drame qui se joue sous leurs yeux, viennent faire de la randonnée et se ressourcer dans les paysages grandioses de la vallée du Jourdain.

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Fillette israélienne s’émerveillant de trouver des petits pois qu’elle croit « sauvages » lors d’une promenade en Judée et Samarie. Elle ne se doute pas que des familles paysannes palestiniennes tentent de vivre ici de leurs cultures.
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Touristes israéliens, savourant le calme et la fraîcheur printanière dans la vallée du Jourdain. Dans les têtes, le principe de l’apartheid territorial est parfaitement acté.

Au regard du droit international, pourtant, cette situation est illégale. Différentes règles s’appliquent aux territoires occupés ainsi qu’aux territoires annexés : le droit humanitaire international (DHI), la quatrième Convention de La Haye de 1907 (HIVR) sur les lois et coutumes de guerre, la quatrième Convention de Genève (GCIV), le premier Protocole additionnel (API). Elles règlent les relations entre la puissance occupante et la puissance occupée et sa population.

En contravention du droit international et au nez de la communauté des Nations, la colonisation et l’occupation israéliennes préparent ainsi le terrain à l’annexion.

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Enfants bédouins vivant sous des tentes.

Jérusalem-Est : L’annexion

S’assurer le contrôle d’un territoire limitrophe est un atout militaire. Les États satellites de l’URSS étaient ainsi censés fonctionner comme des glacis de sécurité, repoussant les limites à protéger au-delà des propres frontières de l’Union soviétique. Il en était ainsi pour L’Alsace-Lorraine, puis l’Alsace-Moselle, annexées par le Reich allemand.

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Le 15 mars 1938, deux jours après l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche par le régime nazi), le chancelier allemand, Adolf Hitler, s’adresse à une foule, savamment mise en scène, massée sur le Heldenplatz à Vienne.
Photo : Bundesarchiv.

Quand le régime nazi annexe l’Autriche en 1938, il la nomme Ostmark (marche de l’Est, la marche étant une région faisant front) avant de la transformer en un ensemble de Reichsgaue du « Grand Reich allemand », le Grossdeutsches Reich.

Souvent euphémisée par l’État aliénant en terme de « réunification », l’annexion est imposée par la force et illégale au regard du droit international quand elle ne résulte pas d’un traité de paix, et, idéalement, d’un référendum. L’imposition de sa juridiction nationale par l’occupant, autant que la reconnaissance par un État tiers, sont des actes sans valeur juridique au regard du même droit.

Il en est ainsi du plateau du Golan, au nord-est d’Israël, conquis militairement à la Syrie lors des guerres de 1967 et 1973, et annexé en 1981. L’occupation militaire s’est accompagnée de l’expulsion de la population locale, les villages ont été systématiquement détruits pour prévenir le retour des habitant·es et toute trace de leur présence a été effacée. Acte insensé et sans aucune valeur juridique, la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan a été reconnue par Donald Trump en mars 2019 !

À partir de 1975, la construction de colonies illégales s’intensifia dans toutes les zones de la Palestine considérées comme stratégiques, tel que le proposait le plan Sharon de 1977, qui prévoyait, outre l’implantation de colonies à l’Est de la ligne verte, l’encerclement de Jérusalem-Est par une ceinture de colonies.

Depuis la création de l’État d’Israël, le sort de la ville s’est joué en plusieurs étapes.

Occupé par la Jordanie de 1948 à 1967, l’Est est alors séparé de l’Ouest israélien par un no man’s land, avec un unique point de passage possible, la porte de Mandelbaum, chaque partie vidant son territoire des habitant·es de la partie adverse.

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L’ancien quartier Nakhalat, côté israélien.

En 1967, à l’issue de la guerre des Six jours, Israël annexe la partie Est. « Yom Yeroushalayim », la journée de Jérusalem, célèbre cette « réunification » de la ville.

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Le quartier des Marocains, aujourd’hui disparu.
Photo : G. Eric et Edith Matson, Library of Congress, non datée.

Pour dégager une esplanade devant le mur des lamentations, le quartier des Maghrebins (ou Marocains) est rasé, ses habitant·es doivent l’évacuer en quelques heures. Dès 1967, les Nations unies condamnent cette annexion de la ville des trois monothéismes pour laquelle est prévu un statut international.

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Le mur des lamentations.

En 1980, la Knesset déclare Jérusalem « capitale éternelle et indivisible de l’État d’Israël » (loi déclarée nulle par l’ONU car elle viole le droit international au même titre que l’annexion) et poursuit les opérations d’annexion sur le territoire de la municipalité. C’est d’ailleurs pour cette raison que les ambassades et représentations diplomatiques se trouvent à Tel Aviv. En décembre 2017, la reconnaissance par Donald Trump de la ville de Jérusalem comme capitale de l’État israélien entraîne le transfert de l’ambassade américaine - ainsi que celles de quelques autres pays « amis » - de Tel Aviv vers Jérusalem.

La vieille ville, sur laquelle se déverse tout au long de l’année un flot continu de touristes ignorant la situation, est en fait le terrain d’une lutte entre les parties, lutte se jouant souvent à la verticale.

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Les drapeaux israéliens signalent l’occupation des lieux par des familles israéliennes juives, ici au dessus de boutiques israéliennes arabes.
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Les grilles aménagées aux dessus des rues du quartier arabe protègent les passant·es des projectiles des colons.