Sur les rails, entre la Serbie et la Hongrie

#Frontières #Hongrie #Serbie #Réfugiés #Asile #Migrations #Mur

14 octobre 2015

 

par Aron Rossman-Kiss

Le témoignage d’un artiste plasticien, étudiant en ethnologie, le long de la frontière au sud de la Hongrie.

J’ai passé une grande partie des deux dernières années à parcourir les lisières de l’Europe. Une fois rentré, j’essaye de retranscrire ces réalités sous forme de vidéos et d’expositions.

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La voie ferrée, côté serbe.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

Aujourd’hui, je reviens d’un voyage qui m’a mené des deux côtés de la frontière serbo-hongroise. Les journées que j’y ai passées m’ont donné envie de vous livrer ces notes de terrain, prises à chaud, lors des événements du début du mois de septembre 2015.

Le mur que le gouvernement hongrois a construit sur sa frontière avec la Serbie a été renforcé, et terminé à la mi-septembre 2015 ; la dernière section qui était encore ouverte (la voie ferrée entre les villages de Horgos et de Röszke) vient de se refermer. Les quelques jours qui ont précédé la fermeture « totale » de la frontière, furent ceux d’une grande course.

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Carte de localisation.

Côté hongrois : le passage et le vide

Ásotthalom est un joli village situé à quelques kilomètres au nord de la frontière serbe : de belles clôtures séparent les maisons et les jardins bien ordonnés. Des champs l’entourent de toute part, une école forestière se niche à l’intérieur d’un beau parc. L’idée d’un mur a, pour la première fois, été évoquée par le maire qui trouvait que trop de réfugiés en provenance de Serbie traversaient le village.

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Aube au camp, côté serbe.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

Entre les maisons et les jardins bien ordonnés, des affiches disséminées un peu partout par la municipalité : « Ne touchez pas les migrants ! ne touchez pas leurs habits ! ne les approchez pas... ! » Sous le texte, la photo d’un bras qui semble dévoré par la peste. Des migrants à ne pas toucher, à ne pas approcher ?

Le jour de ma visite, seul un petit groupe buvait de l’eau à la fontaine. Ils ne savent sans doute pas que le maire a aussi formé des milices pour débusquer les migrants et les livrer à la police.

Ásotthalom est un joli village. Sur presque chaque nouveau bâtiment public, une inscription en bleu : « Cofinancé par l’Union européenne » et « Building Europe ». Sur la route qui mène au village, nous rencontrons un groupe de Tunisiens et d’Algériens qui se tiennent près d’un autre panneau « Building Europe ». Ils se cachent depuis des heures dans la forêt. Aucune voiture, aucun bus n’accepte de les prendre. Budapest est à deux cent kilomètres.

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Building Europe.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

Des milliers de policiers — parfois assistés par l’armée — sont déployés le long des « barbelés frontaliers ». Pour les prendre en photo, il faut le plus souvent marcher dans les hautes herbes et se tenir sur ses gardes. En utilisant la piste de sable empruntée par les voitures de police, je réussis enfin à m’approcher du mur. Quelques dizaines de mètres plus loin : une voiture de police blanche garée dans les fourrés. De l’autre côté, en Serbie : un groupe, plusieurs femmes, des enfants. Ils se sont arrêtés en face du grillage, ont vu la voiture de police et repartent en courant dans les champs.

Il reste encore une brèche : là où passent les rails de la voie ferrée. De loin, on peut voir des centaines de personnes traverser l’ouverture et marcher en direction des policiers et des médias qui les attendent, patiemment — le long « catwalk » de la misère. Dialogue entre réfugiés et la presse, répétition presque rituelle des mêmes questions des journalistes. Une fois les réponses données, la police intercepte les voyageurs – ils seront nombreux à passer la nuit sur l’herbe froide, dans l’attente d’un transfert.

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Les médias, côté hongrois.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

Pas très loin de la voie ferrée se trouve le camp de Röszke. Des policiers anti-émeutes se tiennent près des barbelés. Ils portent des masques sanitaires et sont équipés de bombes lacrymogènes. On ne peut s’approcher davantage. Des voitures de police arrivent en permanence en faisant des dérapages spectaculaires sur la route.

Le village de Kübekháza, plus à l’Est, était jadis en partie habité par une population allemande (d’où son deuxième nom, Kübeckhausen) : ils ont été expulsés après la deuxième guerre mondiale. Au milieu du village, un panneau indique : « pierre de la triple-frontière ». La route qui y mène traverse des champs de maïs et de tournesol : c’est là que le mur s’arrête soudain, étrangement, près d’une stèle qui marque depuis 1920 les nouvelles frontières des États hongrois, roumain et serbe. Près du mur, un homme donne une interview : c’est le maire du village.

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Les villages, le long de la frontière.
d’après Open Street Map.

Nous retournons avec lui à Kübekháza. Durant les années 1990, il était membre d’un petit parti de droite allié à l’époque avec le parti au pouvoir aujourd’hui et était considéré comme une étoile montante de la politique hongroise. Mais au lieu de mener la carrière que beaucoup lui prédisaient, il est revenu dans son village, et est devenu profondément religieux. Dès lors, il s’est toujours montré très critique envers le gouvernement, l’Église, et a récemment dénoncé la construction du mur. Dans son village, il se tient prêt avec des lits, de la nourriture et de l’eau si des réfugiés venaient à y passer.

En bon chrétien, il estimait que c’était de son devoir. Puisque la frontière serbe avait été renforcée, les autorités hongroises craignant que les flux de réfugiés ne se déportent sur la Roumanie ont alors annoncé leur intention de prolonger le mur sur le tronçon roumain de la frontière.

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Passage sur les rails, côté serbe.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

L’alternance entre le vide (les champs que plus personne ne traverse, les forêts près du mur où gisent les traces du passage des réfugiés) et le plein, le surpeuplé (le camp de Röszke, la gare Keleti à Budapest) provoque une sensation étrange, comme si la réalité oscillait, fuyait sans cesse entre ces deux extrêmes.

Côté serbe : la foule en mouvement

C’est une chance, si l’on peut dire ; comme je suis de teint un peu foncé, « Ils » — réfugiés, policiers ou journalistes — me prennent pour l’un d’entre « eux ». Je peux me perdre dans cette foule. Dans les yeux des « locaux », j’ai pu voir la haine, la peur et l’incompréhension. Mais parmi ces « locaux » j’ai aussi vu des comportements admirables, courageux, généreux. Comme les réfugiés, « Ils » ne sont pas tous pareils. Dans un bus, j’ai rencontré un travailleur de Horgos qui m’a dit : « J’ai davantage peur de ceux qui les détestent que “d’eux”. »

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Entre la Serbie et la Hongrie : des rails.
d’après Open Street Map.

J’ai rencontré Nadir, Farid et Omar, partis de Syrie, dans le bus Subotica-Kanjiza. Omar s’était teint les cheveux en blond sur le conseil de son père, pour ressembler davantage « aux gens d’ici ». Leur manière d’imaginer leur avenir immédiat oscille certitudes — ils ont des cartes, ils iront rejoindre leurs familles ou amis à Düsseldorf ou Berlin — et incertitude totale — où, comment traverseront-ils la frontière. D’abord, ils ont voulu dormir quelques heures. Nous avons cherché un hôtel ; le premier ne prenait qu’avec passeports (mais que signifie le passeport d’un pays qui n’existe plus ?), le second « ne s’occupait pas de ces choses-là ». Un restaurant duquel nous nous sommes faits expulser « ne servait pas les étrangers ».

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Sur les rails, sous la pluie.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

Finalement, nous avons mangé du poulet à « La Bella Venezia », où ils ont retrouvé par hasard des amis perdus à la frontière macédonienne quelques jours plus tôt. Ils n’étaient même pas surpris : chance et malchance en alternance constante ici, tout va très vite – trop vite – tout est trop saccadé, trop imprévisible pour qu’ils prennent la mesure de ce qui leur arrive.

Avant la guerre, Nadir était écrivain, journaliste, réalisateur et directeur d’une maison d’édition. Il a rejoint la Révolution dès les premiers jours et a continué à vivre à Douma, près de Damas, ville régulièrement bombardée par l’aviation du régime. « Officiellement, je suis mort en Syrie. Pour ma famille, je suis encore en Grèce. Eux, ils sont à Amman. Moi chaque jour, je change de pays. »

Où est-il au juste aujourd’hui ? Quelque part en Europe, quelque part près des rails ou près d’un camp, quelque part près de policiers, avec un nom d’emprunt et un smartphone comme seuls baggages.

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Les médias, gare Keleti, Budapest.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

Nous regardons la carte GPS sur le smartphone : par où passer ? Nous regardons la carte encore et encore, nous rechargeons les smartphones – une préoccupation constante – en laissant passer les heures. Mieux vaut attendre le soir pour la traversée. Mais avant, nous décidons d’aller au camp de la ville ; peut-être y apprendrons-nous quelque chose. C’est un camp de transit, éloigné du centre, un « camp modèle » où les gens chient et pissent dans les buissons. Une femme travaillant pour une ONG me demande si je veux parler avec un représentant de la « cellule psychologique » : à ce moment, cela me semble être une question absurde, détachée de tout. Il fallait traverser ce soir-là. Le chaos est total.

Nous n’apprenons rien, nous nous perdons presque les uns les autres. L’incertitude encore, qui enveloppe comme le froid. Nous décidons de ne pas attendre les bus, nous commençons à marcher sur l’autoroute, une longue colonne, peut-être sommes nous cinquante ou cent. Quinze kilomètres jusqu’à la frontière hongroise, mais après un kilomètre notre petit groupe – Nadir, Farid Omar et leurs amis – s’arrête.

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L’autoroute Belgrade-Budapest, côté hongrois.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

Ils sont épuisés, ils n’ont pas dormi depuis quatre jours. Nous essayons de prendre un taxi, nous attendons près de la route. Avec Nadir, nous discutons de la linguistique et du Coran, de Noam Chomsky, son auteur préféré. Et parler de Chomsky avec Nadir, assis dans l’herbe au bord d’une autoroute m’a semblé beaucoup moins absurde que de parler à la « cellule psychologique ». C’était même nécessaire. Pour survivre. Pour que l’homme qu’avait pu être Nadir avant la guerre puisse survivre. Trois ou quatre taxis s’arrêtent : tous demandent 100 euros pour les quinze minutes de trajet. Alors que nous commençons à perdre espoir, une voiture s’arrête enfin ; la conductrice demande 50 euros. Nous sommes à sept dans ce véhicule, à deux dans le coffre avec Omar. Nous arrivons aux rails qui s’avancent jusqu’à la brèche dans le mur. Nous payons, tout se passe bien ; la femme qui nous a pris nous rend même la monnaie.

Il fait presque nuit. Mes compagnons d’une journée veulent dormir un peu avant de traverser dans le noir. Ils s’étendent alors dans l’herbe froide. D’autres groupes aux alentours dorment déjà.

Avant que nous nous séparions, Nadir m’a dit son vrai nom. Je l’ai remercié, je lui ai demandé :

— Pourquoi ?
— Désormais, je suis libre de le faire.

Nous nous sommes quittés ainsi, simplement.

Je suis retourné près des rails le jour suivant. Il y a toujours foule. Cette fois, j’ai marché avec eux, le long de la voie ferrée. Il y a beaucoup de déchets, abandonnés, laissés en route : photos de passeports, cartes SIM, papiers officiels des pays traversés.

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Campement à la frontière, côté serbe.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

Parmi eux, il y a ceux en chaise roulante, ceux qui portent leurs enfants, ceux qui courent, ceux qui sont en short et en tongs. Des centaines et des centaines. On m’offre parfois un peu de nourriture ou de l’eau, le plus souvent on m’ignore. J’arrive à la frontière — des deux côtés, le mur. Au milieu : les rails et un trou de quinze mètres. Une station de télévision serbe vient d’interviewer Yaman (originaire de Syrie), un professeur d’anglais ; une fois les journalistes partis, il s’est assis, seul et désemparé, trop de phrases encore restées en lui. Nous discutons. « Ma mère a vendu tout son or pour que je vienne ici : les femmes arabes ont de l’or, tu sais. Elle est toujours à Alep. » Nous nous embrassons. Il pleure. Puis nous regardons son GPS et évoquons les différentes possibilités. Je l’accompagne avec son groupe de l’autre côté. La police attend qu’ils arrivent jusqu’à la route pour les arrêter.

Ceux qui marchent sur les rails sont bientôt des ombres dans la nuit. Ceux qui allument des feux près des rails, depuis que les rails existent, ils ont toujours existé, étaient là, nous les avons vu à la télé, dans les journaux, dans les magazines. Je retourne vers la Serbie dans la nuit — froide — qui tombe rapidement. Ils sont tous là : je les ai reconnus. Désormais, je marche entre vous, et beaucoup d’entre vous me demandent pourquoi j’ai rebroussé chemin : « Y a-t-il un problème ? »

Vous qui avez marché sur les rails dans le Far-West, à la sortie des camps, depuis des siècles, dans toutes les guerres, et qui à présent marchez dans l’obscurité vers l’Europe.

Deux nuits de suite à Horgos, des jeunes garçons roms m’approchent et me disent : « On dirait que t’es un Afghan. » Je leur dis qu’eux aussi. Ils ne me croient pas.

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Paysage avec rails, côté serbe.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

Tous ne décident pas forcément de passer par les rails. Le jour suivant, je vais me perdre dans les champs, près du mur, plus à l’Ouest. Je tombe sur un groupe, caché dans un verger : vingt-trois Kurdes irakiens (des femmes, des enfants, et surtout des jeunes hommes). Ils attendent la nuit, pour faire une brèche dans le mur, puis traverser la forêt, marcher deux kilomètres, retrouver un petit bus avec un passeur, direction Munich. Leurs passeurs, de ce côté, sont Afghans : ils sont un peu à l’écart et leur parlent en anglais.

Ceux qui vont traverser cette nuit m’invitent à attendre avec eux. Ils me disent que c’est dangereux ici, que le jour précédent des policiers les ont forcés à payer 200 euros pour pouvoir rester là. Ils m’offrent un dessert de dattes venu d’Irak — « Mossoul — now Daesh. » Nous allumons un feu et faisons cuire des patates qu’ils ont trouvé dans les champs. La cendre a un goût amer, l’intérieur de la patate est chaud, presque sucré. Je n’attendrai pas la nuit avec eux, finalement : Yunes (dix-huit ans) devait partir le jour précédent, il ne s’est pas réveillé, il a perdu son groupe, il est malade et veut aller au camp. Je l’y accompagne ; en route, il me dit que le prix demandé par le passeur (« kachakchir ») est de 8000 dollars pour l’Allemagne :

— C’est de la folie, lui dis-je.
— Yunes : what else can I do ?

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Camp de transit, côté hongrois.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

À 6h30 du matin, les allées du camp de Kanjiza sont presque vides, mais des groupes se forment déjà et longent l’autoroute en direction de la frontière. Certains reviennent de Hongrie — ils ont refusé de donner leurs empreintes digitales et ont été expulsés. Des femmes roms parcourent les habits laissés par les réfugiés et la nourriture éparpillée partout. Étrange économie, cycles de la misère. Il pleut. Plus loin, sur les rails, des gens sont enveloppés dans des sacs plastique, dans des couvertures, d’autres courent : ils savent que le mur va bientôt se refermer.

Je retourne à Horgos, en attendant le bus pour retourner vers le Sud. Je m’abrite dans un café. À l’intérieur, en plus des clients habituels, il y a une famille de Syriens en train de rassembler ses affaires. Dès que je rentre, le père s’approche de moi, me dit quelques mots en arabe et me tend un bébé d’à peine quelques mois.

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Rail, côté serbe.
Aron Rossman-Kiss, 2015.

Il pleut en Europe, des gens marchent le long des rails et pendant quelques minutes, je tiens dans mes bras une magnifique petite fille que je berce doucement.

Ce sera le dernier souvenir que j’emporterai de mon passage ici. Ou presque.

À la gare de Subotica, je revois Yunes tout sourire, visiblement heureux. On se salue comme des vieux amis. Il a trouvé un « Kachakchir » et un nouveau groupe, et ils partiront le soir même.

— Huit mille dollars pour Munich ?
— Oui, dit-il en haussant les épaules.

C’est lui qui me dit au revoir de la main, alors que mon bus part pour Belgrade.