Conquête coloniale et concentration de terres

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5 octobre 2015

 

Le moment est venu de remonter le fil de l’histoire en retraçant les différentes étapes qui ont conduit aux appropriations de terres dénoncées dans les médias depuis quelques années. À propos de ce phénomène, on utilise parfois le terme de « néocolonialisme ». Est-ce vraiment le cas ? Ce colonialisme est-il réellement nouveau ? Retour sur la genèse d’un processus en marche depuis plusieurs siècles.

Par Agnès Stienne

artiste, cartographe

Genèse d’un pillage en neuf tableaux

Les systèmes fonciers ruraux sont d’autant plus complexes à catégoriser qu’ils varient d’un pays à l’autre, d’une ethnie à l’autre, d’une communauté à l’autre. Dans cet exercice, j’ai essayé de brosser à grands traits et petits carrés les événements qui ont marqué les régimes fonciers ruraux des pays affectés par un des symboles forts de l’ère « capitalocène » : la concentration des terres.

L’Amérique latine

Pour les peuples amérindiens de l’époque précolombienne, la terre est sacrée. Ni la terre, ni le territoire, ne peut faire l’objet d’appropriation, la notion même de propriété privée est invraisemblable et grotesque. Au regard du droit coutumier, les terres sont communales, c’est-à-dire qu’elles appartiennent collectivement à la communauté. Le roi ou le chef du village, selon l’organisation sociale en place, attribue des parcelles à chaque famille de sorte qu’elle puisse subvenir à ses propres besoins. Les droits d’usage sur les parcelles se transmettent de génération en génération. Au delà des surfaces agricoles, les terres sont en libre accès pour l’exploitation des ressources naturelles (eau, forêt, plantes médicinales, chasse et pêche). Dans les sociétés incas, les femmes ont un droit d’usage sur des terres au même titre que les hommes.

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Terres libres
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

Au cours des conquêtes coloniales dirigées par les Européens, qui se sont caractérisées par le massacre de milliers d’Amérindiens, Espagnols et Portugais s’approprient de larges territoires appartenant aux communautés indigènes. Les terres conquises sont régies par des gouverneurs selon un système féodal pour le compte des couronnes espagnole et portugaise. Les paysans, dont le village a été intégré à la colonie, deviennent les serfs du potentat local. Ceux restés en dehors des limites de la colonie lui doivent chaque semaine plusieurs jours de corvée (travail gratuit). Enfin, les bonnes œuvres catholiques font déplacer des populations vers les noyaux urbains pour leur inculquer la bonne éducation.

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Terres libres et terres usurpées
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

Il n’y a pas eu de décolonisation en Amérique latine. Ce sont les élites coloniales qui ont acquis l’indépendance des nouveaux États en livrant bataille contre les couronnes espagnole et portugaise. Dès lors, les massacres d’Amérindiens et les spoliations de terres s’intensifient. L’aristocratie se partage les territoires divisés en grands domaines privés, les latifundia (fazenda au Brésil). Venus d’Espagne et du Portugal, des paysans s’exilent vers le nouveau monde et s’y installent. Parmi eux, une partie profite du système et s’enrichit en devenant propriétaires mais la plus grande partie constitue, avec les Amérindiens dépossédés, la communauté des paysans sans terre. Dans les latifundia, où se perpétue le féodalisme, toutes les terres ne sont pas cultivées ou exploitées.

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Grand domaine féodal
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

Progressivement, les grandes plantations émergent ça et là : canne à sucre, cacaoyer, hévéa, coton, café... dont les productions sont destinées à approvisionner les marchés européens. Leurs propriétaires emploient des méthodes brutales pour faire prospérer leurs affaires. Le trafic des esclaves africains et des marchandises s’organise entre les trois continents européen, africain et américain.

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Grandes plantations
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

La fin de l’esclavage n’a pas signé la fin des latifundia. À côté des grands domaines, dont les terres arables sont sous exploitées, fourmillent quantité de minuscules fermes, les minifundia, et toute une population pauvre de paysans sans terre cherchant désespérément travaux agricoles et parcelles à cultiver pour eux-mêmes.

Au cours du XXe siècle, des réformes agraires sont envisagées dans toute l’Amérique latine. Amorcées, lancées, souvent avortées. Deux pays se distinguent par leurs réformes radicales : le Mexique et le Pérou.

Au Mexique, à partir des années 1920 et jusqu’aux années 1980, un peu plus de la moitié des terres ont été redistribuées aux paysans sous forme d’exploitations familiales petites et moyennes et de coopératives (ejidos).

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Privatisations parcellaires, petites et moyennes
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

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Terres collectives
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

Ces réformes ont donné un élan considérable à une paysannerie dynamique ; mais elles restent insuffisantes : 62 % des exploitations familiales, détenues pour moitié par des familles amérindiennes (dont les terres ont été reconnues), sont des minifundia de 1,6 hectare de moyenne.

Au début des années 1990, une nouvelle vague de réformes visent à établir un cadastre à l’intérieur des ejidos, dont le fonctionnement interne est jugé opaque et inégalitaire, et à accorder des titres individuels de propriété sur ces parcelles. Pour encourager le changement de statut, des incitations financières ont été adoptées, comme par exemple une priorité aux nouveaux propriétaires pour les subventions.

Ce processus, aujourd’hui arrivé à son terme, entre dans un vaste mouvement de politiques libérales du pays. Il est peut-être à craindre désormais, comme c’est le cas en Europe, de voir les petites unités absorbées par les grandes, puis réapparaître des concentrations de terres dans les mains d’une poignée d’agro-industriels.

Le Pérou a lui aussi procédé à une réforme agraire radicale en expropriant les latifundia et redistribuant les terres à des coopératives agricoles ou des communautés paysannes et en reconnaissant les terres des communautés indiennes. Mais là aussi, un vent de libéralisme pousse à revoir certaines dispositions. Notamment, la possibilité pour un individu de détenir une exploitation agricole de 40 000 hectares...

Dans les autres pays d’Amérique latine, c’est le modèle du latifundia, du minifundia et des cohortes de paysans sans terre qui domine largement le paysage agricole.

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Grandes appropriations et très petites parcelles
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

Au Brésil, les programmes ambitieux de redistribution de terres, revendiqués de haute lutte par le Mouvement des sans terre (MST), n’ont pas abouti. Tout au plus quelques parcelles ont été grignotées sur des grands domaines. Ce sont surtout des parts importantes de la forêt amazonienne qui en ont fait les frais.

Depuis la colonisation, les autorités des pays d’Amérique latine, Argentine et Paraguay en tête, se sont attachées à soutenir une agriculture à échelle industrielle pour l’exportation et ont complètement failli à développer une paysannerie dynamique qui représente pourtant une richesse substantielle pour chaque État de la région.

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Concentration de terres
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

L’Afrique subsaharienne

Le contexte historique de l’Afrique subsaharienne est très différent. Avant que les Européens ne foulent le sol africain, c’etait le droit coutumier rural qui régissait les terres, selon des règles qui variaient d’une communauté à l’autre. Une constante cependant : l’accès à la terre était interdit aux #femmes... sauf pour y travailler.

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Terres libres
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

En colonisant l’Afrique, les Européens imposent l’administration et le droit colonial qui considère la terre comme une propriété privée, les territoires colonisés sont décrétés terres domaniales. Le pouvoir identifie les espaces occupés par les paysans autochtones et maintient les droits d’usage sur les terres cultivées et les pâturages.

Les terres non cultivées ou en jachère, mais qui font partie du patrimoine de la communauté pour permettre son expansion, sont dites « terres vacantes et sans maître ». Elles sont confisquées, enregistrées et font l’objet d’un droit de propriété autorisant la vente ou la location. Acquises à peu de frais, elles sont attribuées à des colons, qui inaugurent les premières entreprises esclavagistes de plantation, dont les produits sont destinés à l’exportation.

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Dépossession des territoires
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

Après les indépendances, le droit moderne se superpose au droit colonial. Les terres domaniales sont alors nationalisées, les territoires autochtones sont propriété de l’État et les paysans conservent leur droit d’usage sur leurs parcelles. Les grandes cultures commerciales restent dans le giron des riches planteurs et les élites locales s’octroient un droit de propriété sur les autres possessions anciennement coloniales pour garantir leurs propres intérêts et ceux de leur famille.

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Recomposition des territoires
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

Face à l’indifférence des autorités publiques vis-à-vis de l’agriculture, sans réforme agraire radicale, la situation des petits paysans ne connait pas d’amélioration et ne peut pas se développer. Pire, elle s’aggrave. D’une part, les jeunes générations qui veulent s’installer n’ont souvent pas les moyens d’investir dans de nouvelles terres à cultiver, un minimum de matériels et des semences. Il en découle le morcellement des parcelles puis l’exil rural.

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Grandes appropriations et très petites parcelles
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

D’autre part, les planteurs et les élites narcissiques vaquent à leurs occupations en étendant leur mainmise sur les ressources naturelles. Les appropriations, avec ou sans le consentement des populations, se poursuivent.

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Concentration de terres
Aquarelle : Agnès Stienne, 2015.

Ces deux processus, en marche en Amérique latine et en Afrique subsaharienne, peuvent se décliner (à quelques variantes près) en Asie ou en Océanie. Cette analyse historique montre bien le lien direct entre colonisation — et son pendant, la propriété privée — et les appropriations contemporaines.

↬ Agnès Stienne.

À lire :
— « L’Europe à l’assaut des terres agricoles mondiales », 6 août 2014.
— « La Chine, l’Inde et les États-Unis aussi... », 6 octobre 2014.
— « Vol de terres en Éthiopie », 19 juin 2015.