À Java, les poubelles débordent

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4 novembre 2019

 

L’emploi de matières plastiques s’accroît inexorablement sur la planète. Cependant, les pays consommateurs des produits manufacturés ou emballés se trouvent incapables de limiter et recycler leurs déchets. Les plus riches se débarrassent du problème en exportant ces plastiques — recyclables ou non — vers les pays d’Asie. Depuis que la Chine a fermé ses frontières en 2018, ce sont les pays les plus pauvres, comme la Malaisie, la Thaïlande, ou encore l’Indonésie, qui héritent de ce marché mondial.

Un reportage d’Aude Vidal.

Il est 5 h du matin, l’heure à laquelle il ferait bon se balader à la fraîche à Kalianyar, petit village de Java-Est (Indonésie), si les villageois·es n’y brûlaient leurs déchets : feuilles mortes et emballages plastiques dégagent leur fumée devant chaque maison. Le plastique abonde dans la vie quotidienne indonésienne, qu’il s’agisse d’usage unique ou d’objets. Dans les supermarchés et les épiceries, les contenants en verre ou en carton sont plus rares qu’en Europe et les doses individuelles plus répandues. Sur les marchés, on trouve souvent parmi les étals un vendeur qui fournit aux autres commerçants les sacs en plastique et boîtes en polystyrène dont ils font un usage abondant. Slamet Riyadi, un homme de 40 ans qui bosse dans le tourisme après avoir appris l’anglais sur le tas, explique : « Les villageois·es croient que comme ils ne voient plus rien, il n’y a plus rien. Mais le plastique reste ! »

En Indonésie, seules les grandes villes organisent la collecte de déchets, parfois de manière innovante. Slamet aimerait monter une asso écolo pour s’organiser, trier et vendre ce qui peut être recyclé, composter les matières organiques et pour le reste… on verra. Pour l’instant, il est un peu seul à s’inquiéter des fumées pleines de dioxine.

Plus près de la capitale provinciale, Surabaya, les militant·es écolos de l’association Ecoton sont plus rodé·es. Depuis des années, ces biologistes de formation alertent sur la qualité des eaux du fleuve Brantas dont les poissons deviennent hermaphrodites, probablement à cause des dépôts de micro-plastiques qu’on retrouve dans leurs entrailles.

Tri-athlètes occidentaux et chiffonniers javanais

L’Indonésie déborde de ses déchets… et maintenant des nôtres, à nous les Occidentaux qui faisons bien le tri. Trop bien, d’ailleurs. On appelle ça le wishcycling : ce petit pot de yaourt bio ou vegan pas recyclable, si je le triais avec les plastiques recyclables, peut-être que ça marcherait ? Non ?

Sous le nom générique de plastique, on trouve de tout, marqué de 1 à 7 sur l’emballage. 1 pour le polytéréphtalate d’éthylène (PET), celui des bouteilles d’eau ou de soda. 2 pour le polyéthylène haute densité (PE-HD), celui des bouteilles de lait, d’huile ou de lessive. 5 pour le polypropylène (PP) dont on fait des usages variés. Ces trois-là sont recyclables. Les autres sont à jeter, brûler — on fait comme on peut.

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Traitement de déchets importés à Sumengko, Java-Est, août 2018
Photo : Aude Vidal

Depuis 1950, seulement 9 % des plastiques produits dans le monde ont été recyclés. Des industriels font leur business dans le traitement des déchets, incinération ou recyclage, mais un mauvais tri (wishcycling ou négligence) renchérit le coût du recyclage, pas toujours compétitif face à la production de plastique neuf. Alors soit tout est brûlé ensemble dans nos incinérateurs, soit les déchets sont envoyés vers des pays où de plus pauvres pourront faire leur miel de nos poubelles : une bouteille PET de soda à revendre à une usine locale, un billet de 5 dollars canadiens… sur leur tas de déchets à quelques kilomètres des locaux d’Ecoton, des chiffonniers exhibent l’une de leurs trouvailles, un drapeau états-unien.

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Traitement de déchets importés à Sumengko, Java-Est, août 2018
Photo : Aude Vidal

Un commerce mondial de déchets

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Exportations de déchets plastiques du G7 en 2017 et 2018
Levi Westerveld & Philippe Rivière, GRIDA, 2019

Depuis la crise des déchets de 2018, les pays d’Asie du Sud-Est doivent traiter tant bien que mal des détritus venus du monde entier. Quelle crise ? La Chine, qui recyclait une partie des déchets occidentaux, a prévenu mi-2017 l’OMC qu’elle fermerait ses portes au 1er janvier suivant. L’opération « Épée nationale », qui a pour but la « protection de la Chine, de son environnement et de la santé de ses citoyens », embarrasse les industriels du recyclage. Ceux-ci reportent alors une partie de leur activité dans les pays d’Asie du Sud-Est, au premier rang desquels la Malaisie.

Malgré leur usage abondant de plastiques, ni l’Indonésie, ni la Thaïlande ou la Malaisie n’ont de solution technique miraculeuse pour les traiter. Ce sont en revanche des États aux législations environnementales peu exigeantes [1]. Leurs populations pauvres ont du mal à faire valoir leur droit à un environnement sain ou à refuser de travailler dans les décharges qui, depuis 2018, ont surgi dans ces trois pays. Ces activités existaient avant le retrait chinois, mais elles ont depuis pris une tout autre dimension.

Décharges sauvages en Malaisie

Alerté·es par les mauvaises odeurs et des problèmes dermatologiques et respiratoires, des villageois·es de la côte ouest malaisienne découvrent, site après site, des ateliers de traitement des déchets sur leur territoire. Les déchets y sont triés, brûlés à l’air libre ou dispersés dans la nature, parfois simplement stockés en attendant la saturation du site et la fuite des entrepreneurs voyous. Les branches locales des ONG internationales sont sur le coup : Greenpeace sort un rapport fin 2018, GAIA (Global Alliance for Incinerator Alternatives) en avril 2019. C’est Mageswari Sangaralingam, une Indienne-Malaisienne déjà croisée dans des luttes pour les peuples autochtones avec les Amis de la Terre, qui s’occupe pour GAIA du dossier. Le sujet sort dans les médias occidentaux et les journalistes viennent se pencher sur leurs poubelles : « Les journalistes étrangers sont tout excités quand ils trouvent un déchet qui vient de chez eux dans une décharge », note Mageswari.

Konbini s’indigne dans une courte vidéo de voir des briques de lait français au milieu des cocotiers et nous apprend au passage que ces dégâts sont faits par seulement 2 % de nos déchets. Avec l’AFP, ils seront les seuls médias à traiter correctement le sujet en France au cours du printemps. Crise globale des déchets plastiques et de la qualité des eaux, aberration écologique de détritus transportés sur des dizaines de milliers de kilomètres, aspects néocoloniaux du libre-échange, pitié pour des populations rendues malades par nos plastiques ou qui trouvent de quoi vivre en fouillant dans nos poubelles… d’autres publications, notamment américaines, couvrent mieux la question.

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Traitement de déchets importés à Sumengko, Java-Est, août 2018
Photo : Aude Vidal

Interdiction du trafic de déchets plastiques

Début mai 2019 a lieu une conférence internationale à Genève, à laquelle participent Mageswari ainsi que Prigi Arisandi, président de l’association Ecoton. La Norvège, suivant les recommandations d’ONG du Sud-Est asiatique, a proposé l’intégration des déchets plastiques à la convention de Bâle sur les déchets dangereux. Dangereux, ils le sont bien, puisque tous ces plastiques libèrent des composants toxiques, en décharge ou lors de l’incinération.

Les Américains, bien qu’ils ne soient pas signataires de cette convention, sont très présents pour défendre leurs intérêts. Avec le Conseil américain des industries chimiques et l’Institut des industries du recyclage des déchets, ils s’opposent à cette proposition qui est malgré tout adoptée. Mageswari et Prigi ont gagné : le commerce international des déchets plastiques non-recyclables, souillés ou mélangés est interdit.

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Traitement de déchets importés à Sumengko, Java-Est, août 2018
Photo : Aude Vidal

Retour des déchets à l’envoyeur

C’est vers la Malaisie que la plus grande quantité de déchets a été envoyée en 2018. Les découvertes de cargaisons illégales se chiffrent par centaines de conteneurs en mai-juin 2019 : une cargaison espagnole de déchets plastiques souillés déclarée de manière trompeuse à Klang, 265 conteneurs à Butterworth (le deuxième port du pays), cachant des déchets organiques en décomposition sous des déchets plastiques recyclables

Les politiques locaux (qui en 2018 avaient refusé d’interdire les importations au motif que ça fait marcher l’économie), se payent des accès de patriotisme écologique. La ministre de l’Environnement malaisienne Yeo Bee Yin promet le renvoi de 3 000 tonnes vers leurs pays d’origine. Le leader autoritaire philippin Rodrigo Duterte somme le Canada de reprendre ses déchets, rappelle ses diplomates et envoie 69 conteneurs vers le port de Vancouver, menaçant de couler la cargaison dans les eaux territoriales canadiennes. En septembre, la République indonésienne continue de renvoyer à l’envoyeur des cargaisons illégales comme celle-ci : cinq conteneurs partis de Seattle (États-Unis) et arrivés en juin, censés contenir du papier à recycler. Au milieu du papier se trouvaient des déchets plastiques, des bouteilles et même des couches pour bébé usagées. Ironie de l’actualité, la précédente campagne d’Ecoton cherchait à sensibiliser des riverain·es du fleuve Brantas et mettait en place un réseau de collecte des couches.

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Manifestation devant le consulat australien à Surabaya (Java), le 22 avril 2019
Photo : Ecoton

Une crise pour changer ?

Pendant que les classes urbaines aisées se mettent au « zéro déchets » partout dans le monde, réinventant en Asie du Sud et du Sud-Est les emballages en feuille de bananier, le monde croule sous les déchets. Les décharges états-uniennes saturent, le recyclage s’avère incapable de gérer tous les plastiques introduits dans la vie quotidienne… Longtemps perçu comme une solution plus écologique que la décharge ou l’incinération, au point que sa bonne pratique a pu servir de critère de distinction sociale, le mythe du recyclage bat de l’aile. Et même les matières plus nobles comme le papier et le verre sont remises en cause. Cette crise des déchets met enfin aux pays riches le nez au-dessus de leur poubelle. Il apparaît désormais que l’emballage jetable (appelé alors emballage perdu), a surtout été une bonne affaire pour les industriels, lesquels, en le généralisant depuis deux générations, ont pu rejeter leurs coûts sur la collectivité. Il est temps de changer radicalement de modèle mais les intérêts en jeu céderont-ils aussi facilement qu’à Genève ?

↬ Aude Vidal

Take Back ! — documentaire de Linda Nursanti produit par Ecoton (juin 2019).