J’étais là-bas

#Histoire #Shoah #Holocauste #Seconde_Guerre_mondiale #Mémoire

13 décembre 2018

 

Comment situer dans l’espace et visualiser l’expérience personnelle des victimes de la Shoah ? En traitant les lieux et déplacements dans leur relations topologiques et en matérialisant graphiquement la dimension subjective et émotionnelle des évènements, il est possible de dessiner la géographie de cette mémoire particulière.

Levi Westerveld

Geographer, GRID-Arendal

Anne Kelly Knowles

Historical Geographer, University of Maine

Je travaillais à la gare quand tout d’un coup j’ai vu le train arriver, chargé de monde. Et dans un wagon, ma défunte sœur qui regardait par la fenêtre et criait :
— Aidez-nous, aidez-nous !
Ils étouffaient, il faisait chaud… très chaud, y avait rien à boire, nulle part… tout se faisait dans les wagons. Vous devez savoir ça, quelqu’un a bien dû vous le dire…

Jacob Brodman, 1989.

Jacob Brodman et Anna Patipa sont deux survivant·es de la Shoah, dont les témoignages ont été enregistrés et filmés en 1989. Leurs récits font partie des dizaines de milliers d’interviews vidéo réalisées par les Archives de la Shoah ou d’autres organisations de par le monde, y compris les quelques 54 000 interviews vidéo se trouvant dans les fonds de la USC Shoah Foundation’s Visual History Archive.

Patipa et Brodman ont grandi au sein de familles juives conservatrices assez prospères vivant de part et d’autre des montagnes des Carpates. Patipa en Tchécoslovaquie et Brodman dans le Sud de la Pologne. Cependant leurs histoires sont très différentes et témoignent de la diversité des expériences vécues par les victimes de la shoah, qu’elles se soient cachées ou trouvées en captivité, qu’elles aient effectué des travaux forcées ou attendu de voir ce qu’il se passerait.

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Les témoignages de Patipa et de Brodman nous apportent un éclairage particulier sur la Shoah. Leurs récits imagés et sensibles retracent leurs expériences personnelles dans des lieux et des moments spécifiques de leur existence : les changements intervenus dans leur vie quotidienne du fait de la guerre, les ghettos et camps où illes ont vécu, la disparition des membres de leur famille et les circonstances de leur libération.

En 2017, nous avons organisé un atelier de cartographie collaborative pour réaliser une visualisation de ces deux témoignages. Notre collaboration remonte à nos recherches antérieures sur la Shoah et la rédaction d’un article commun, qui expliquait pourquoi il fallait inventer des outils adaptés aux méthodologies de la recherche en sciences humaines pour ce qui concerne l’analyse spatiale et la visualisation. Nous y faisons valoir que les approches de la cartographie conventionnelle et de la science de l’information géographique (SIG) sont inadaptées, car elles reposent sur un système de coordonnées cartésien qui obligent de placer les données en fonction de la latitude et de la longitude et à exclure toutes les informations spatiales non localisables de cette manière.

Ainsi, dans les récits de Patipa et de Brodman, comme dans ceux d’autres survivant·es, de nombreux lieux ne peuvent pas être cartographiés dans un espace cartésien. Soit la personne ne sait pas exactement où elle se trouvait lors d’un événement particulier, soit elle avait mal saisi un nom de lieu étranger, soit l’événement se déroulait dans un lieu impossible à cartographier correctement, tel une forêt, une pièce ou un wagon en mouvement.

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Par ailleurs, même si certains endroits peuvent être situés avec précision, les réduire à un point parmi d’autres sur une carte risque de minimiser leur importance relative dans l’expérience propre de la personne. Pourtant, ces lieux de l’expérience subjective des individus, avec leur lourde charge émotionnelle, dessinent justement la géographie des témoignages ; ce sont des espaces et des lieux profondément enfouis dans la mémoire des survivant·es. Il convient donc de les cartographier à leur juste importance.

Pour résoudre ce problème, la carte « J’étais là-bas. Lieux d’expérience de la Shoah » utilise une approche hybride qui combine la cartographie topographique et topologique. Les lieux importants, dont on connait la localisation, ont d’abord été situés dans un système de coordonnées cartésien. Tous les autres lieux mentionnés par Patipa et Brodman ont ensuite été placés en fonction de leur relation topologique avec ces lieux. La « topologie » indique ainsi si un endroit se trouve à l’intérieur ou à l’extérieur d’un autre, s’ils se chevauchent, s’ils sont proches ou éloignés l’un de l’autre.
Ces relations topologiques étaient indiquées explicitement ou implicitement dans les témoignages recueillis, ce qui a permis de cartographier l’ensemble des lieux.

Si notre carte n’est pas précise sur un plan topographique, elle propose une meilleure représentation des géographies mentales complexes et variées de Patipa et de Brodman que ne le ferait une carte conventionnelle. Une grammaire visuelle a été développée pour représenter les relations entre les différents lieux. Ceux-ci ont été mis à l’échelle subjective, selon leur importance, les uns par rapport aux autres et non en fonction de leur taille réelle. Les différents niveaux d’opacité indiquent à quelle fréquence un lieu a été mentionné dans l’interview. Plus un lieu est mentionné dans un témoignage, plus ce lieu semble important aux yeux des victimes : sa couleur sur la carte est plus soutenue.

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Les lieux sont dessinés à main levée pour illustrer leur spécificité. Les flèches en pointillé matérialisent les mouvements et les échanges entre les lieux selon l’ordre dans lequel Patipa et Brodman les mentionnent dans leurs souvenirs. Les extraits d’interviews inscrivent la voix des survivants à même la carte et restituent ainsi leurs souvenirs dans leur espace d’origine.

Cette carte est un objet statique et sa réalisation a demandé beaucoup de temps. Nous avons délibérément créé une grande carte à imprimer et à accrocher au mur afin que le public se fasse une idée de l’étendue géographique de l’expérience et des déplacements des survivant·e·s ainsi que des spécificités attribuées aux endroits et aux évènements dans leurs souvenirs. Nous pensons qu’un logiciel dédié à cette approche cartographique hybride ouvrirait la voie à de nouvelles formes d’analyse et de visualisation spatiale dans le champ des sciences humaines. Dans un espace topologique, on peut cartographier tout lieu ayant un rapport avec un autre. On peut également y adjoindre des informations qualitatives spécifiques. Nous avons, par exemple, précisé le genre des survivant·es, apporté des indications de temps et cherché à restituer sur la carte ce que ces personnes pouvaient observer (ou ne pas comprendre) dans un lieu donné. En traitant les informations dans leurs relations topologiques, les endroits peuvent être analysés, interrogés et visualisés d’une manière nouvelle.

Notre carte cherche à représenter la dimension spatiale des témoignages de Patipa et Brodman. Mais elle est aussi un exemple d’une nouvelle approche cartographique pouvant parfaitement être utilisée dans d’autres champs de la recherche en sciences humaines et dans le travail cartographique.

↬ Levi Westerveld & Anne Kelly Knowles.

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