Ceuta, au péril de leur vie

#Ceuta #migrations #exil #frontières

25 février 2025

 

Les « exclaves » de Ceuta et Melilla sont deux micro-territoires situés en Afrique du Nord, mais restés sous souveraineté espagnole lors de la restitution du protectorat en 1956. Leur position géographique en fait des espaces singuliers, bénéficiant de dispositifs législatifs et économiques particuliers, et sont de ce fait devenus de véritables « charnières commerciales » entre l’Europe et l’Afrique du Nord. Depuis les années 1990, avec l’intensification des mouvements migratoires, ces deux territoires se sont « enfermés », pour ne pas dire « emmurés », dans un dispositif frontalier supposé hermétique, formés d’une multitude de grillages et de barbelés, surveillé en permanence par des drones, des hélicoptères et des capteurs électroniques. Ce texte et ces photos nous détaillent un peu de la dynamique de cette frontière.

Texte et photos : Isabelle Raveto

Reportage réalisé dans le cadre d’un stage effectué en mars 2024 au sein
des associations Migreurop et Elín avec le soutien de Échanges & Partenariats.

 

Coordination éditoriale et mise en place :
Isabelle Saint-Saëns, Cristina Del Biaggio & Philippe Rekacewicz.
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Ceuta et la frontière hispano-marocaine.
Source : OpenStreetMap.

La frontière à Benzú
Les premiers dispositifs matériels anti-migratoires ont été installés sur la frontière de Ceuta à partir des années 1990, en réaction aux premières arrivées d’exilées dites « subsahariennes », et en parallèle de l’adoption en Espagne de la loi sur les étrangers de 1985 et de l’adhésion au Traité de Schengen en 1991.

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Le grillage entre l’enclave de Ceuta et le Maroc.

 

L’accès à l’enclave conditionné par la couleur de peau
Pour accéder à l’enclave, les personnes originaires du Nord de l’Afrique et d’Asie passent par la mer à la nage, ou avec des documents falsifiés. Les personnes migrantes d’origine subsaharienne sont quant à elles contraintes d’escalader la triple barrière construite par l’État espagnol. Elles sont systématiquement persécutées par les autorités marocaines et tenues à l’écart des zones frontalières ou côtières, sans accès au poste frontalier.

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Le grillage entre l’enclave de Ceuta et le Maroc.

 

Le périmètre frontalier à Ceuta
La frontière terrestre est formée d’une barrière marocaine, d’un terrain vague et de deux barrières espagnoles. Le contrôle de cette zone est assuré par des patrouilles mixtes espagnoles et marocaines.

Ces barrières sont équipées de moyens technologiques de pointe : caméras, capteurs sonores et thermiques, capteurs de mouvements, équipements de vision nocturne, haut-parleurs pour la diffusion de messages d’alerte, drones, etc.

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Le grillage entre l’enclave de Ceuta et le Maroc.

 

Les dispositifs présents sur la barrière espagnole
Les barrières espagnoles sont constituées de deux clôtures parallèles longues de 8 kilomètres et larges de 6 mètres. Depuis 2019, la clôture atteint à certains endroits « sensibles » une hauteur de 10 mètres.

Entre les deux barrières se trouve un couloir de surveillance où seules les forces de sécurité espagnoles peuvent circuler. En 2023, il se divise en trois parties distinctes, composées de planches anti-escalade et de barbelés non tranchants (i.e. sans lames de rasoir).

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Le grillage entre l’enclave de Ceuta et le Maroc.

 

La barrière marocaine

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Concertina.
Photo : cobalt123, 2006. Wikimedia commons

La barrière marocaine est construite en parallèle des clôtures espagnoles et atteint une hauteur maximale de 2 mètres. Des barbelés tranchants (fil barbelé « concertina ») ont été installés sur cette clôture, précisément l’année où l’Espagne a annoncé le retrait des barbelés présents sur ses barrières (2020-2021).

En 2024, le Maroc a renforcé le contrôle de la frontière, assuré par la gendarmerie marocaine accompagnée de chiens, en installant différents postes de contrôle, lequel est .

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Le grillage entre l’enclave de Ceuta et le Maroc.

Les refoulements à la barrière espagnole
Des portes sont disposées tout le long des barrières pour que les autorités espagnoles procèdent à des refoulements. Les personnes d’origine subsaharienne, qui sont systématiquement refoulées, multiplient les tentatives (parfois jusqu’à 10 ou 20 fois) avant de parvenir dans l’enclave, c’est-à-dire sur le territoire espagnol, où elles espèrent déposer une demande d‘asile.

Les refoulements n’ont pas lieu uniquement au niveau des barrières, mais également dans l’enclave espagnole elle-même. Ces pratiques sont pourtant contraires au droit international, mais le législateur espagnol autorise formellement depuis 2015 ces refoulements dit « à chaud » (devolución en caliente), auparavant mis en œuvre en dehors de tout cadre légal.

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Le grillage entre l’enclave de Ceuta et le Maroc.

 

L’entrée dans l’enclave par la mer
Les personnes exilées qui n’ont pas la peau noire tentent d’atteindre l’enclave avec de faux documents, à la nage ou dans des embarcations de fortune.

Pour éviter les autorités marocaines et espagnoles qui les refoulent systématiquement, les migrantes sont contraintes de tenter leur « traversée » depuis des endroits chaque fois plus éloignés, nageant parfois pendant plus de 4 heures avant d’atteindre la terre ferme.

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Le grillage entre l’enclave de Ceuta et le Maroc.

 

Les digues de Benzú et du Tarajal
Des postes de contrôle sont disséminés tout le long de la frontière, où l’on trouve des spots lumineux et des portes pour procéder aux refoulements. Les bateaux de la Guardia Civil et de la garde maritime marocaine patrouillent pour contrôler et bloquer les entrées. Les disparitions et décès en mer au cours de la traversée sont fréquents et souvent invisibilisés (Makuum y APDHA 2022).

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Le grillage entre l’enclave de Ceuta et le Maroc.

 

Le non-accès au bureau d’asile
En mars 2015, deux Bureaux de l’asile et du refuge ont été ouverts aux postes-frontières de Tarajal à Ceuta et à Melilla. Il sont supposés permettre la formalisation des demandes de protection internationale au passage frontalier. Mais ces bureaux se trouvent du côté espagnol des frontières : pour y accéder, les exilées doivent être autorisées par les autorités marocaines et être munies d’un passeport valable, d’un permis de travail ou d’un visa...

En somme, à Ceuta les exilées peuvent uniquement accéder à l’enclave espagnole par des voies d’entrées non-autorisées, et cela au péril de leur vie.

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Bureau de l’asile et du refuge à Tarajal, Ceuta.

↬ Isabelle Raveto

Sources

  • Rapport d’Elín, “Elín : un oasis en la frontera, 10 años de memoria experiencial en Ceuta (2010-2020)”, 2022.