Agricultrices dans la solitude des champs d’oignons

#Agriculture #Femmes #Sexisme #Inégalités #Aquarelle

11 janvier 2017

 

Les inégalités entre sexes seraient apparues à l’avènement de l’agriculture, quand s’opéra une distinction très nette entre le rôle des femmes et celui des hommes dans tous les domaines de la vie sociale. Les hommes à la création et à la production, les femmes à la reproduction et au foyer [1]. L’invention de la charrue a par la suite enraciné, et pour longtemps, les discriminations envers les femmes. Enfin, la privatisation de la terre et les « révolutions vertes » ont concentré les moyens matériels et financiers essentiellement entre les mains des hommes. Au XXIe siècle, le statut des femmes exerçant une activité agricole a peu évolué ; à travers les époques et les aires géographiques leurs contributions restent peu reconnues.

par Agnès Stienne

artiste cartographe

L’objectif de cette étude n’est pas de décrire le rôle des agricultrices dans toute sa complexité. Il serait vain et illusoire, dans un simple billet, d’en détailler toute la diversité, tant les disparités sont grandes entre, d’une part, les branches agricoles, les modes de production, et, d’autre part, les aires géographiques, continentales, nationales ou régionales. Non. Le propos est d’en dégager les constantes, les obstacles qui pavent le parcours des femmes. Des obstacles qui freinent leur carrière, qui les empêchent de vivre décemment, qui les empêchent de faire vivre décemment leur famille. Ces obstacles, plus marqués dans les pays en voie de développement qu’ailleurs, ont pour origine une seule et même cause : le sexisme.

Les inégalités genrées dans le domaine de l’agriculture sont bien connues mais peu mesurées. Le manque de statistiques précises sur ces questions n’est sans doute pas qu’un hasard. Le public est davantage renseigné sur la quantité de maïs exporté et sur sa valeur que sur le petit personnel qui a fourni des efforts pour le produire. Par exemple, dans les recensements nationaux, les surfaces cultivées ou les quantités de bétail ne sont pas ventilées par sexe. Dans la catégorie des emplois ventilés par sexe, les données les plus fragmentaires sont celles de l’agriculture de subsistance où dominent les femmes. Les enquêteurs sont incités à prendre en compte les activités non structurées, mais tant que persiste l’idée selon laquelle produire de la nourriture pour sa famille est une extension des obligations domestiques, les femmes concernées ne se considèrent pas toutes comme productrices agricoles, et probablement une partie des enquêteurs non plus.

L’âge minimum retenu par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ou la Banque mondiale pour recenser les populations actives est de 15 ans. Les populations actives comprennent les personnes en âge de travailler et les personnes en recherche d’emploi. Sont exclu·e·s les retraité·e·s et les personnes au foyer. La population féminine active dans l’agriculture est composée des exploitantes indépendantes, des travailleuses non rémunérées dans les exploitations familiales, des travailleuses rétribuées ou non dans les autres exploitations ou entreprises agricoles. Mais il faut considérer ces données avec prudence. Les statistiques nécessaires pour cartographier les discriminations du travail salarié rural n’étant pas disponibles, nous utiliserons celles du projet Riga (sur les activités rurales génératrices de revenus) mené par la FAO, et portant sur une sélection restreinte de pays en voie de développement. La liste des graphiques montrant les inégalités est sans fin, nous n’en retiendrons qu’une partie.

On trouve parfois dans les publications, des graphiques montrant, par sexe, la part des activités agricoles en pourcentage du trio agriculture/industrie/services. Ce calcul est problématique car il ne tient pas compte d’activités importantes comme le commerce-hôtellerie-restauration, le BTP ou le travail domestique. Or, pour ne citer qu’un exemple, la catégorie « commerce-hôtellerie-restauration » représente entre 20 % et 40 % des emplois féminins en Amérique latine. Ces graphiques offrent donc une image faussée de la répartition des emplois. Lorsque le trio agriculture/industrie/services a toutefois été utilisé, c’est que ces trois catégories sont calculées en pourcentage des activités économiques totales.

Sauf mention contraire, les informations utilisées dans cette contribution proviennent des enquêtes conduites par la FAO pour son rapport publié en 2011, « Le rôle des femmes dans l’agriculture ».

Gardiennes du foyer

Traditionnellement, dans les ménages ruraux, la production de nourriture pour la famille est une extension des travaux domestiques non rémunérés assignés aux femmes au même titre que le ménage, la cuisine, la lessive, etc. Qu’elles soient agricultrices indépendantes, main d’œuvre non rémunérée dans une exploitation familiale ou salariées agricoles dans une entreprise, les femmes doivent assumer la responsabilité de la bonne tenue du foyer et des personnes qui y vivent. Dans les pays en voie de développement, cela se traduit par des journées de travail qui comptent double. Aux tâches domestiques communes à tous les pays du monde, s’ajoutent les corvées d’eau et de bois de feu. Ces corvées quotidiennes peuvent prendre entre une et quatre heures selon les régions, les déplacements se faisant généralement à pieds. On apprend dans une note de la FAO Women, agriculture and food security que les Africaines portent en moyenne sur une année 80 tonnes d’approvisionnement en eau, bois et productions agricoles sur une distance d’un kilomètre contre « seulement » 10 pour les hommes. Il y a aussi le grain destiné à la consommation du ménage à piler ou à porter au moulin communautaire. Une enquête montre qu’en Tanzanie, le manque de moulins et d’infrastructures pour l’approvisionnement en eau et en bois accapare 8 milliards d’heures de travail non rémunéré par an, l’équivalent de 4,6 millions d’emploi à plein temps.

Il faut élever les enfants, prendre soin des personnes âgées, des malades et des personnes handicapées. Donner un coup de main au conjoint, s’occuper de son bétail. Éplucher, décortiquer ou sécher les aliments destinés à la vente. Enfin, cultiver sa propre parcelle dont les productions profitent à toute la famille. En Afrique et en Asie, les femmes des campagnes travaillent en moyenne 13 heures de plus par semaine que les hommes (14 en Tanzanie, 17,4 au Bénin). En Érythrée, pendant le pic saisonnier, elles travaillent 15 heures par jour, et quelle que soit la saison, 30 heures de plus par semaine que les hommes.

Discriminations institutionnelles

43 % de la main d’œuvre agricole est féminine. Dans des conditions météo normales, le bien-être des communautés rurales repose en grande partie sur les ressources alimentaires apportées par les femmes. Si par chance les paysannes vendent une part de leur production, l’argent perçu profite directement aux enfants qui peuvent avoir accès à de meilleurs services de santé et d’éducation. Le bénéfice de leurs efforts serait bien supérieur si elles ne rencontraient pas tant d’obstacles sur leur chemin. Car, outre le poids des travaux domestiques et des soins aux personnes qui limitent leur temps disponible à leur activité, rémunérée ou non, elles doivent faire face à tout un ensemble de discriminations pour l’accès aux moyens de production.

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Femmes actives travaillant dans l’agriculture
Agnès Stienne, 2016.
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Taux de femmes dans la population active agricole
Agnès Stienne, 2016.

L’accès à la terre est un préalable primordial à la production de cultures vivrières ou commerciales. Les normes sociales patriarcales interdisent ou restreignent pourtant ce droit fondamental pour les femmes. À peine 14 % d’entre elles gèrent des terres agricoles (propriété, location, droit d’usage ou métayage). Parmi les propriétaires, toutes ne sont pas agricultrices, comme le montre la carte ci-dessous : en Europe de l’Est et en Amérique latine quelques pays comptent davantage de détentrices de terres que d’agricultrices. Les hommes possèdent des actifs fonciers bien plus étendus. À cet égard, les inégalités les plus importantes ont été constatées au Pakistan, au Bangladesh et en Équateur où la moyenne des parcelles détenues par les hommes est au moins deux fois supérieure à celles des femmes. Enfin, les terres réservées aux femmes sont de moindre qualité.

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Femmes détentrices de terres agricoles
Agnès Stienne, 2016.
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Femmes détentrices de terres agricoles en pourcentage de la population féminine active
Agnès Stienne, 2016.

Pour les paysannes qui rêvent de consolider ou développer leur activité (et sortir de la misère ou de la pauvreté), acquérir des terres nécessite un apport financier qu’elles n’ont pas. La solution est d’emprunter mais l’accès au crédit reste souvent inenvisageable car nombre d’entre elles ne disposent ni de compte en banque, ni même de papier d’identité. Des organismes de crédit, publics et privés, refusent de prêter aux femmes en raison des barrières juridiques et de normes sociales sexistes. Quand elles parviennent à emprunter, le montant des prêts est inférieur à ceux qu’obtiennent les hommes, et parfois, comme au Vietnam, le taux d’intérêt est plus élevé. Des enquêtes soulignent qu’au Bangladesh, des programmes ont été mis en place pour faciliter l’accès des femmes au crédit mais que, dans 50 % des cas, le prêt consenti... est réinvesti dans les activités agricoles des hommes. Seulement 37 % de ces prêts sont réellement contrôlés par les femmes. L’économiste indienne Supriya Garipakipati pense, pour sa part, que le microcrédit en Inde, tourné vers les femmes pauvres, n’a pas permis leur émancipation professionnelle parce qu’il ne s’accompagne pas d’une formation minimum. La plupart des prêts servent à couvrir les dépenses du ménage et non à construire l’avenir.

Le manque de ressources financières ne restreint pas uniquement l’accès aux terres. Les assurances, la protection sociale, les intrants commerciaux, comme les semences améliorées, les engrais, les systèmes de luttes contre les ravageurs, l’outillage ou les moyens de transport sont hors de portée des femmes. Lorsque les équipements et le matériel pour le labour sont mis en gestion collective, les discriminations persistent. Par exemple, les terres tenues par les femmes sont labourées au motoculteur après celles des hommes, et seulement quand ceux-ci sont libérés de leurs propres occupations. Cela occasionne un retard des semailles qui peut être fatal à la qualité de la récolte. Les agricultrices ne disposent que d’un outillage rudimentaire. Pas même de semoir. Par ailleurs, posséder une bicyclette ou une mule est un moyen de tirer de meilleurs profits de sa récolte en allant sur les marchés les plus offrants. Là encore, les hommes sont mieux équipés que les femmes.

La force de travail se concentrant sur les exploitations gérées par les hommes, les femmes manquent de main d‘œuvre. Si nécessaire, les agriculteurs font appel à des ouvriers salariés ; faute de ressources financières, les femmes se font aider par les enfants. Pour le dire autrement, les exploitations dirigées par les femmes ont moins de main d’œuvre disponible mais plus de personnes à charge.

Enfin, le niveau d’éducation peu élevé des femmes représente un handicap supplémentaire, qu’il s’agisse de lire les notices des intrants commerciaux, comprendre les techniques agronomiques et surtout recevoir une formation adéquate ou acquérir de nouvelles compétences. Les programmes de vulgarisation mis en place par les pouvoirs publics n’arrivent pas jusqu’aux femmes. Majoritairement masculins, les formateurs délégués par les autorités sont d’autant plus enclins à ne prodiguer des enseignements qu’aux hommes qu’ils ne considèrent pas toujours les femmes comme des exploitantes agricoles. La lente féminisation de l’enseignement agricole tend à pallier ce déséquilibre mais la réussite de cette mesure est partielle. La surcharge des travaux domestiques ne permet pas aux femmes de libérer le temps nécessaire à la formation.

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Écart de niveau d’éducation entre dirigeant·e·s agricoles
Agnès Stienne, 2016.

Grève générale, paix des ménages

À Hoskins, sur l’île de Nouvelle-Bretagne en Papouasie Nouvelle-Guinée, la récolte des fruits du palmier à huile se fait en famille. Les hommes grimpent aux arbres et coupent les régimes de fruits qui tombent au sol, les femmes ramassent les fruits et les transportent au bord de la route où ils sont ensuite récupérés par l’usine de transformation. Ce sont les hommes, en tant que chefs de famille, qui perçoivent les gains de la récolte. Une injustice qui sème la zizanie au sein des ménages. Un beau jour les femmes cessent de ramasser les fruits pour cultiver des légumes qu’elles vendent sur les marchés. Au pied des palmiers à huile, les fruits restent par terre. Gina Koczberski, raconte ensuite dans sa note Loose Fruit Mamas : Creating Incentives for Smallholder Women in Oil Palm Production in Papua New Guinea que les exploitants de l’usine, ne comprenant pas l’origine du problème, tentent différentes initiatives pour faciliter le travail des femmes, sans succès. Les fruits restent au sol. Le programme Mama Lus Fruit Scheme voit le jour en 1997 pour garantir la rémunération des femmes pour leur travail. Des filets individuels pour la récolte leur sont distribués ainsi qu’une carte personnelle de paiement sur laquelle est versé leur salaire. Après la reprise du travail des femmes, les disputes dans les ménages diminuent et la quantité de fruits récoltés augmente sensiblement. L’association continue de mettre en place différents programmes de formation des femmes dans le domaine agricole. Cette anecdote illustre le fonctionnement de la main d’œuvre familiale dans les plantations. Hélas, toutes les histoires ne terminent pas si bien.

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Dans la solitude d’un champs d’oignons
Agnès Stienne, 2016.

L’élevage, la pêche et la sylviculture

Dans la mesure où les femmes détiennent peu de terres, l’élevage est une occasion d’améliorer son ordinaire. Le secteur présente là aussi un caractère nettement genré : aux hommes les grosses bêtes (bovins, chevaux, chameaux), aux femmes les petites (volailles, cochons, chèvres et moutons). Les femmes prodiguent néanmoins des soins aux animaux du conjoint lorsqu’ils sont à la ferme. Au fur et à mesure que les élevages grossissent, les exploitantes disparaissent pour les raisons évoquées précédemment, le manque de moyens. En revanche, elles sont prédominantes dans les élevages industriels, affectées à des emplois peu qualifiés et mal rémunérés. Sans surprise, sur les 400 millions d’éleveur·euse·s pauvres, deux tiers sont des femmes.

Dans la pêche artisanale comme dans la pêche industrielle, le rôle des femmes se limite à la transformation et la commercialisation des poissons et crustacés. En 2001, elles occupaient 33 % des emplois ruraux, 42 % en Indonésie, 80 % au Vietnam. En 2008, en Chine et en Inde, les femmes représentaient respectivement 21 % et 24 % des pêcheur·euse·s et pisciculteur·trice·s.

Dans la sylviculture, les femmes occupent des emplois subalternes dans les scieries, les pépinières et les camps forestiers (étape de préabattage). Des postes de cadres féminins commencent à voir le jour en Europe.

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Répartition de l’emploi par sexe et par secteur
Agnès Stienne, 2016.

Féminisation de l’agriculture ?

La notion de « féminisation de l’agriculture » apparaît dans les années 1990 pour décrire la participation accrue des femmes dans les activités agricoles. S’il est avéré que les femmes assument davantage de responsabilités à la tête des ménages ruraux, il faut cependant nuancer et convenir que leur rôle est sans doute un peu mieux pris en compte à travers les enquêtes sociologiques et les recensements nationaux même si ceux-ci restent très lacunaires notamment sur la contribution des femmes dans l’agriculture de subsistance ou l’agriculture commerciale locale. Pour cette seconde catégorie, les hommes ont conservé leurs prérogatives. L’invisibilité des femmes est telle qu’on est incapable de mesurer à quel degré elles y prennent part, si elles ont gagné en rémunération et en pouvoir de décision. La catégorie d’emplois où elles ont quelque peu percé sur le marché du travail est celle de la main d’œuvre salariée dans les entreprises agro-industrielles. Cela étant, rien ne permet d’affirmer que ces emplois ne se substituent pas à la main d’œuvre des exploitations familiales.

Dans un pays industrialisé comme la France, le statut de collaboratrice du conjoint n’est pas valorisant et trop peu protecteur. La collaboratrice n’a aucun droit de regard sur la gestion de l’exploitation et sa rémunération n’est pas prévue. Il ne garantit aux agricultrices qu’un semblant de retraite à condition que l’exploitant ait bien payé les cotisations correspondantes. Lorsqu’elles travaillent dans la même exploitation que leur compagnon, elles peuvent préférer être salariées, co-exploitantes ou associées, statuts qui leur confèrent une meilleure couverture sociale et, dans le second cas, le pouvoir de décision est partagé.

Par ailleurs, de plus en plus de femmes, en partie issues d’un milieu non agricole, se déclarent comme exploitantes indépendantes. Elles représentent 27 % des dirigeant·es d’exploitation en 2010 contre 12% en 1988. La sociologue Sabrina Dehache précise dans un entretien donné en 2013 qu’en cas de besoin de main d’œuvre, les femmes doivent recourir au salariat tandis que les hommes jouissent d’une entraide non monnayée.

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Femmes dans la population active agricole et féminisation
Agnès Stienne, 2016.

Amorcée dans plusieurs régions du monde dans les années 1980, la « féminisation » du secteur agricole est une conséquence de sa modernisation. Traditionnellement dans les ménages ruraux des pays en voie de développement, la répartition des travaux agricoles s’organise de la façon suivante : les femmes se consacrent aux besoins alimentaires de la famille, les hommes aux productions commerciales. L’industrialisation subventionnée de l’agriculture et la mondialisation ont entrainé une concurrence déloyale qui a porté un coup fatal aux petites exploitations commerciales qui ne sont pas soutenues par les pouvoirs publics. Les politiques tournées vers l’agro-industrie et l’appropriation de terres à grande échelle ont court-circuité le développement et la viabilité des petites exploitations et entraîné un exode massif des petits producteurs vers les villes ou les pays étrangers dans l’espoir d’y trouver un travail dans l’agriculture ou plus probablement d’autres secteurs d’activité. Les femmes se sont retrouvées de facto à la tête du ménage.

Dans son analyse Feminization of Agriculture : Trends and Driving Forces portant sur ces questions en Amérique latine et en Afrique subsaharienne, Susana Lastarria-Cornhiel souligne que les ajustements structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale dans les années 1980 ont contraint les pouvoirs publics à libéraliser l’accès au foncier et à prendre des mesures en faveur du développement de cultures non traditionnelles pour l’exportation. À l’époque, les plantations (café, cacao, canne à sucre) qui employaient une main d’œuvre masculine permanente et une main d’œuvre mixte lors des pics saisonniers n’étaient plus aussi juteuses, les prix sur les marchés internationaux, sous la pression des intermédiaires, ayant beaucoup diminué. Les cultures de légumes, de fruits, les épices et l’horticulture sont dès lors les produits de haute valeur ajoutée susceptibles de rapporter des devises aux pays. Ces entreprises emploient une importante main d’œuvre féminine non qualifiée, en partie migrante, dans les champs et sur les chaines de conditionnement.

Au Chili, par exemple, la main d’œuvre, dans les plantations, était composée pour deux tiers d’emplois permanents et pour un tiers d’emplois temporaires. Les proportions se sont inversées dans les années 1980. La part des emplois temporaires dans l’industrie fruitière d’exportation s’élève alors à 60 % ; entre 1986 et 1994, l’emploi agricole féminin augmente de 20 % quand celui de l’emploi masculin décline d’autant. Mais ces derniers n’ont pas tout perdu, ils occupent les emplois permanents — contrairement aux femmes à qui sont réservés des emplois précaires.

C’est pour pallier au manque de données statistiques sur cette problématique qu’une équipe de chercheur·es a mené des enquêtes — Feminization of Agriculture in China : Debunking the Myth and Measuring the Consequence of Women Participation in Agriculture, Zhang, Linxiu ; Rozelle, Scott ; Liu, Chengfang ; Olivia, Susan ; de Brauw, Alan ; Li, Qiang. 2006 — auprès des ménages ruraux dans six régions représentatives de Chine, dont l’économie a été libéralisée dans les années 1980.

Selon les résultats de ces enquêtes, l’emploi rural non agricole passe de 27 % en 1981 à 63 % en 2000 pour les hommes, et de 4 % à 31 % pour les femmes. Par tranche d’âge, les chiffres montrent que l’emploi rural non agricole des hommes entre 16 et 50 ans reste équilibré alors que celui des femmes révèle une forte augmentation de l’emploi au fur et à mesure que l’âge diminue : ils sont de 19 % pour les 41-50 ans et grimpent progressivement à 76 % pour les 16-20 ans. Les auteur·e·s précisent que les salariées de plus de trente ans continuaient de travailler de façon ponctuelle dans les fermes mais que les plus jeunes ont rompu avec le monde agricole. La main d’œuvre féminine agricole, quant à elle, est passée de 55 % en 1995 à 51 % en 2000 et le nombre d’heures de travail annuel a baissé. D’après les conclusions de l’équipe, l’exode massif des hommes vers les villes n’a pas changé le statut des femmes restées dans les ménages ruraux. Elles sont entre 13 % et 15 % à gérer l’exploitation familiale (le mari n’intervenant qu’au second plan), 6 % à diriger seule l’activité.

Dans d’autres pays d’Asie, Inde, Bangladesh et Indonésie, les révolutions vertes et leur composante technologique ont non seulement pénalisé les femmes qui n’avaient pas accès à ces moyens de productions trop coûteux mais aussi supprimé le travail salarié d’une multitude de femmes, notamment dans les rizières et la fabrication de vanneries réalisées à partir de la paille de riz. Le surplus de main d‘œuvre sur le marché du travail a tiré les salaires vers le bas.

Agriculture sous contrat

L’agriculture sous contrat est un partenariat « gagnant-gagnant » censé maintenir les petites exploitations familiales dans le tissu rural en dynamisant des échanges avec des entreprises d’exportation. Cela concerne, en général, des cultures de haute valeur ajoutée (fruits et légumes frais, horticulture) pour laquelle une certaine main d’œuvre est nécessaire. Selon ce principe, l’entreprise partenaire fournit au paysan les intrants nécessaires à la production de son choix et s’engage à acheter l’intégralité de la récolte après déduction du coût des intrants.

Ce système aurait pu permettre aux femmes de tirer leur épingle du jeu, mais dans les faits rien n’a changé. Si ces alternatives garantissent de meilleurs revenus aux ménages, elles profitent surtout aux hommes. En Afrique du Sud, en Inde et en Chine où ce processus a été observé, ce sont les hommes qui signent les contrats et empochent les bénéfices alors que ce sont les femmes qui fournissent le gros du travail dans les champs. Dans sa note, Susana Lastarria-Cornhiel indique qu’au Guatemala et au Kenya, dans le cadre de ces contrats, les femmes fournissent les trois quarts du travail mais ne perçoivent que le tiers des revenus. Mais ce n’est pas le pire. Dans les espaces ruraux, la coutume veut que l’époux cède un lopin de terre à son épouse pour la production de l’alimentation familiale et garde pour son usage personnel une parcelle de terre plus grande et souvent de meilleure qualité. Au Kenya, il arrive fréquemment que le mari rogne sévèrement sur la parcelle de sa compagne pour la mettre sous contrat. Finalement, les cultures sous contrat se substituent aux cultures vivrières et aiguisent les problèmes de malnutrition chronique dans ce pays grand exportateur de légumes et de fleurs.

Au Sénégal, d’après les témoignages recueillis par la FAO, la culture de haricots verts sous contrat semble bénéficier à l’ensemble de la population car elle n’empiète pas sur les cultures vivrières locales. Cependant, il est reproché à ces contrats « gagnant-gagnant » un déséquilibre dans la prise de risque. En effet, en cas de mauvaise récolte, le paysan doit rembourser le coût des intrants à son partenaire, bien qu’il n’ait rien vendu. L’entreprise, elle, ne perd rien.

Travail salarié et précarité

L’agriculture est une des activités les plus mal rémunérées et les moins bien protégées. Les discriminations à l’égard des femmes s’y situent au moins à quatre niveaux, la première difficulté étant l’accès à l’emploi lui-même sur lequel les normes sociales sexistes se reproduisent. Dans toutes les régions du monde, la main d’œuvre salariée masculine agricole prédomine. Elle se compose des ouvriers, qui travaillent dans de petites et moyennes exploitations de productions locales, dans les plantations (ou cultures permanentes) ou les entreprises agro-industrielles de cultures non traditionnelles pour l’exportation. C’est dans ces dernières que l’on rencontre principalement le salariat féminin aux postes les moins qualifiés (et donc les moins bien rétribués), dans les champs et sur les chaînes de conditionnement. Au fur et à mesure que l’on remonte les strates de la hiérarchie, les femmes disparaissent. Les discriminations portent également sur les types d’emplois et les salaires. Les femmes occupent davantage d’emplois précaires : les emplois saisonniers, les emplois à temps partiel et, à travail égal, perçoivent des salaires plus bas. Toutes, d’ailleurs, comme le mentionne Susana Lastarria-Cornhiel, ne reçoivent pas de salaire en espèces sonnantes et trébuchantes mais en nature. Le manque d’éducation, de formation professionnelle et d’investissement dans l’entreprise sont un obstacle à la réalisation d’une carrière et au pouvoir de négociation avec l’employeur. Celui-ci en tire de nets avantages, comme les faibles rémunérations de ses salariées et les mauvaises conditions de travail, notamment, les pulvérisations de produits chimiques sur les cultures sans aucune protection. Le travail partiel et saisonnier présente l’avantage, pour l’employeur, d’être beaucoup moins cadré, ce qui signifie que les salariées ne bénéficient pas de protection sociale adéquate et des dispositions prévues par les conventions collectives.

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Emploi rural par catégorie et par sexe
Agnès Stienne, 2016.

Les enquêtes suggèrent que les femmes s’accommodent bien des temps partiels et saisonniers en raison de la surcharge des travaux domestiques. De ce point de vue le travail salarié en dehors du ménage n’a pas redistribué les rôles au sein du foyer : les femmes ont toujours la charge des tâches ménagères et des soins des personnes.

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Inégalités dans l’emploi salarié rural : le Panamá à contre courant
Agnès Stienne, 2016.

Les ouvrières agricoles migrantes

L’agro-industrie d’exportation s’appuie en partie sur une main d’œuvre saisonnière migrante. Il peut s’agir de migrations internes des campagnes vers les centres de production comme au Kenya ou au Guatemala, de migrations inter-régionales voire intercontinentales. Dans ce sens, l’Union européenne déploie une artillerie lourde pour contenir l’entrée d’étranger·es sur son territoire alors que par ailleurs elle accueille avec bienveillance tout une cohorte d’ouvrier·e·s agricoles du continent africain venue en Espagne et en Italie cultiver les tomates. Les systèmes industriels intensifs de productions hors-sol et prolongées dans la saison coûtent très cher en installations, en technologie et en intrants chimiques si bien que les salaires y sont en permanence tirés vers le bas et le travail sous-payé. La main d’œuvre étrangère non qualifiée est une population particulièrement vulnérable et l’une des plus mal traitées.

Dans sa thèse « Importer des femmes pour exporter des fraises », Emmanuelle Hellio analyse le système de contractualisation de travailleuses marocaines par la fraisiculture espagnole de la région de Huelva. Encadré par les pouvoirs publics, le processus de contratación en origen permet à l’employeur d’engager une main d’œuvre saisonnière dans des pays tiers. On apprend dans cet exposé que les patrons recrutent dans les villages marocains des femmes ayant une forte implication au sein de la sphère domestique, à savoir de jeunes enfants. Un procédé qui rappelle et perpétue l’archétype tenace selon lequel le travail féminin constitue une extension des travaux domestiques. Le but avoué de la manœuvre est de s’assurer qu’une fois la saison de récolte terminée, les femmes retourneront fissa dans leur pays d’origine pour rejoindre leur famille. Dans le cadre de ces contrats, les travailleuses marocaines sont préférées aux travailleuses roumaines, citoyennes de l’espace Schengen, par « crainte » de voir celles-ci s’installer à long terme sur le sol espagnol. 35 000 ouvrières « importées » ont participé à la récolte de fraises en 2007.

Les saisonnières sont « hébergées » sur les exploitations situées à plusieurs kilomètres du village dans des modules préfabriqués prévus initialement pour entreposer du matériel sur les chantiers de construction. La main d’œuvre est disponible à l’envi. Les logements sont confinés dans des espaces clôturés et rigoureusement contrôlés. Sur les exploitations, les abus sexuels exercés par les patrons et les contremaîtres sur les saisonnières y ont lieu depuis des années mais c’est seulement en 2010 que les premières plaintes ont été déposées. Plusieurs employeurs ont été mis en examen mais le plus souvent les coupables nient ou rejettent la faute sur les victimes et de leur côté les autorités ferment les yeux.

Dans la première partie de son texte, Emmanuelle Hellio revient sur la façon dont ce modèle agro-industriel s’est développé en Californie avant de s’implanter dans le sud de l’Espagne et ailleurs. Aux États-Unis, notamment en Californie, au Texas, en Arizona ou en Floride, le sort réservé aux travailleuses étrangères, souvent mexicaines ou haïtiennes, dans les entreprises agricoles n’est guère plus enviable. En 2012, Human Right Watch a publié un rapport présenté au Congrès américain intitulé Cultivating fear : The vulnerability of immigrant farmworkers in the US to sexual violence and sexual harassement. Tout est dit. L’ONG dénonce les méthodes des employeurs et des contremaîtres qui usent de leur position de pouvoir pour abuser de personnes vulnérables. Car ces femmes, qui ont parfois moins de 18 ans, vivent dans un total dénuement, souvent sans papiers, sans permis de travail, sans la maîtrise de la langue, sans éducation, sans repères, sans protection. Leurs misérables conditions d’existence les contraignent à supporter mille et une violences et humiliations pourvu qu’au bout il y ait un peu d’argent. Dans les entretiens recueillis par l’ONG, 80 % des femmes interrogées étaient victimes de harcèlements sexuels ou de viols. Dans certains cas les actes sont qualifiés de « relations consensuelles » — c’est-à-dire que les femmes acceptent une relation par peur d’être renvoyées, punies ou battues si elles s’y opposent. Sont également rapportés des attouchements, des violences verbales et des scènes d’exhibitionnisme. L’ONG invite expressément les pouvoirs publics à revoir leur politique migratoire et à protéger les travailleuses étrangères dans les entreprises agricoles.

Sombre bilan

Le sexisme est un fléau mondial qui affecte l’ensemble des sociétés. Dans l’agriculture, le non partage des moyens de production a des conséquences directes sur la sécurité alimentaire et le bien-être des ménages ruraux. Bien sûr, il faut noter quelques avancées : les filles sont aujourd’hui mieux scolarisées que leur mère et davantage diplômées dans les filières agricoles. Des initiatives conduites par des associations de femmes pour créer leur propre entreprise voient le jour ainsi que des programmes de formation financés par des ONG. Pour autant, il reste beaucoup à faire en matière d’éducation pour éliminer les inégalités et pour que les hommes prennent plus activement part aux travaux domestiques.

↬ Agnès Stienne.