Un Tsigane n’est pas tous les Tsiganes

#Roms #Europe #Minorités #Discrimination #Union_européenne #UE #Population

29 janvier 2016

 

Les éditions La Martinière ont réédité en 2010 Tsiganes et Gitans, initialement paru en 1974. Les photographies de Hans Silvester accompagnent les textes de Jean-Paul Clébert, auteur qui s’est fait connaître par l’album Paris insolite, consacré aux clochards des rues de Paris (Denoël, 1952). Les photographies étaient de Patrice Molinard.

Ce livre pose un certain nombre de problèmes de représentation et de perception sur les Roms,
évoqués ici par Cécile Kovacshazy, maître de conférences en littératures comparées à l’Université de Limoges.
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Hans Silvester (photographie) et Jean-Paul Clébert (textes), Tsiganes et Gitans, La Martinière, Paris, 2010 (1e édition, 1974), 240 pages.

Voici un livre dont l’objet est de faire découvrir la vie tsigane dans toutes ses spécificités : sociales, culturelles, religieuses, rituelles, vestimentaires voire psychologiques (page 233). Mais l’invocation systématique des singularités vire vite à l’essentialisme. Chaque coutume des uns ou des autres, rencontrés par le photographe ou l’écrivain, est présentée comme une composante universelle de l’éternel Tsigane. Ainsi apprend-on que les Tsiganes boivent du thé, et jamais d’alcool (page 31) ; qu’ils sont apatrides et ne sont chez eux nulle part (page 78) ; qu’ils sont SDF (page 234) ; qu’ils voyagent en baluchon (sic) (pages 25-26), ou encore que « les Tsiganes ignorent l’ameublement, ne couchent point dans des lits, n’utilisent pas de placards et savent se passer des arts ménagers » (page 25).

Ce qui est choquant, c’est cette généralisation, dans la mesure où elle fausse la réalité en présentant comme universel ce qui ne vaut que pour des cas particuliers. Et c’est l’ensemble du discours (textuel et imagé) qui cède à ce travers. Si seulement il s’agissait de quelques erreurs factuelles — telles que celles qui avancent que la langue romani est issue du sanscrit (page 14), ou que les pays d’origine des Tsiganes sont la Bulgarie et la Roumanie (page 51). Et on nous montre des Tsiganes du Rajasthan, ce qui est une aberration historique.

Mais c’est tout le propos qui relève de la même posture : il se veut « bienveillant », comme le rappelle le mot de l’éditeur qui écrit — quelle ironie ! — que « l’album se consacre à une culture souvent méconnue » (page 7). L’ouvrage alimente une fois de plus une imagerie fantasmatique et stigmatisante. Ce sont les projections d’une doxa qu’on peut qualifier de romantique ou même de « positivement » raciste, qui sont finalement exposées — le photographe comme l’écrivain ayant livré et consacré les préjugés les plus éculés.

Ainsi, ceux qui ne liraient pas le texte retiendront des photographies ceci : tous les Tsiganes sont des vagabonds errant sans but, ils sont tous miséreux, ils vivent hors du temps, de façon archaïque (texte et image expliquent qu’ils vivent de « chasse et de cueillette » en page 45), comme les habitants des sociétés restés à l’écart des courants d’échange, ils ont tous des myriades d’enfants et ils sont naturellement oisifs, leur unique occupation étant la musique. Les lecteurs qui s’attarderont sur le texte pourront être confortés dans l’idée que ces gens « sont doublement étrangers » (page 32) : d’abord parce qu’ils n’appartiennent à aucun pays et ensuite, parce qu’on les rejette là où ils vont. Mais bien sûr ! Pourquoi les accueillerait-on s’ils sont de nulle part ?!

Le texte est également parsemé de mots en romanès, des mots qui ont pourtant leur équivalent culturel en français, créant ainsi artificiellement un sentiment d’irréductible différence. Il est par exemple question des « maisons (kher) des Tsiganes » (page 27), comme s’il s’agissait de lieux à vivre intraduisibles dans « notre » système de pensée. On apprend que les Tsiganes n’ont pas de vrais métiers mais qu’ils « font des affaires » (page 199) ou encore, et on serait presque tenté de rire, sous l’illustration d’un contrôle de police en France, on nous explique que « être complètement en règle concernant les papiers officiels et les véhicules est difficile pour les gens du voyage » (page 116).

Car bien sûr le livre confond les Tsiganes et les gens du voyage (et ce dès la préface). A ce niveau, on ne s’étonnera plus du titre de l’ouvrage, qui n’a aucun sens. On apprend encore que les Tsiganes « ont le nomadisme dans le sang » (page 25). Ou que « certains Tsiganes, considérés par nous comme sédentaires parce qu’ils habitent des maisons en dur ou travaillent en des points fixes, ne sont jamais que des nomades provisoirement stabilisés » (idem). Ainsi, même quand ils semblent être quelque chose, en réalité, ils ne le sont pas !

Eternels fils du vent, « ils » ne sont pas de chez « nous »…

On pourrait continuer la liste, car c’est le livre tout entier qui renvoie l’image détestable, et fausse, selon laquelle les Tsiganes seraient des gens sans citoyenneté, des vagabonds fascinants mais décidément étranges, donc étrangers.

Que conclure alors de cette approche qui décontextualise complètement le sujet ? Que l’essentialisme produit toujours les mêmes effets de discrimination. Que l’exotisme reviviscent — lorsqu’il s’agit de parler des Tsiganes — conduit immanquablement à la caricature. Si l’on peut se réjouir de voir qu’entre 1974 et 2010 les connaissances et les points de vue sur les Tsiganes ont évolué, en revanche on ne peut que se désoler de constater qu’un éditeur grand public ne ressente pas la nécessité d’actualiser son texte (on nous précise pourtant page 7 que cela a été le cas) ou du moins de le préfacer autrement qu’en encensant la teneur du propos.

Malgré cela, retenons deux aspects intéressants de ce livre. Jean-Paul Clébert a apparemment bien connu l’écrivain français d’origine rom Matéo Maximoff, grâce auquel il livre quelques pages précises et passionnantes sur les coutumes des Kalderash de Montreuil. Quant aux photos de Hans Silvester, même si elles donnent une image déformée, elles sont toutes d’une très grande beauté esthétique et elles constituent un document historique précieux car elles témoignent de décennies passées (les années 1950 et 1960), quand la circulation des Tsiganes était encore une réalité partagée dans presque tous les pays d’Europe.

À voir

Un superbe documentaire, Mémoires tsiganes, l’autre génocide, de Henriette Asséo, Idit Bloch et Juliette Jourdan édité chez Kuiv productions raconte et explique méthodiquement le drame vécu par les populations tsiganes au XXe siècle, entre marginalisation, persécution et extermination. Avec ce film et le livret pédagogique, on dispose d’un outil exceptionnel révélant enfin des mémoires tsiganes restées longtemps occultées.

Source : Canopé (ex-Scérén CNDP-CRDP), La librairie de l’éducation en ligne.

C’est le premier film documentaire à raconter l’histoire oubliée de la persécution des Tsiganes par les nazis et leurs alliés, d’un bout à l’autre de l’Europe, à partir de la parole des derniers survivants, relayée par des films d’archives (inédits pour la plupart), et à décrypter le long processus d’anéantissement du peuple rom.