Taybeh, village chrétien de Palestine

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30 août 2019

 

On n’arrive pas à Taybeh par hasard. Dans le gouvernorat de Ramallah, dans les Territoires occupés, à 50 km au nord de Jérusalem, cette petite ville perchée sur sa colline n’est pas un haut lieu touristique de la Terre sainte. Seuls des groupes de pèlerins chrétiens s’aventurent jusqu’ici, au seuil du désert, entre la Samarie et la Judée bibliques.
Qu’en est-il d’être chrétien·ne dans les Territoires palestiniens occupés ? Pour comprendre, je me suis rendue sur place et ce périple a pris la forme d’un voyage dans le temps, ancien et récent, autant que dans les lieux.

par Johanna Schreiner


« Heureux les doux, car ils posséderont la terre en héritage. » (Mt 5,4)



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Taybeh et ses trois églises.
Vue prise de l’église El-Khader.

La campagne palestinienne somnole sous l’implacable soleil de juin. Le chauffeur du « service » (taxi collectif en minibus) pris à Ramallah ce matin me dépose à la paroisse latine du Saint Rédempteur sans que j’aie à le lui indiquer. Ici, on connaît ces pèlerins qui, lors de leur visite de la Terre sainte, ont à cœur de faire halte à Taybeh, seule ville chrétienne des Territoires occupés de Palestine.

Je pousse la grille et descends quelques marches. Le parvis désert m’éblouit sous le soleil de midi. Je dépose mon sac à dos contre un muret et pars à la recherche des sœurs de la Sainte Croix de Jérusalem qui ont accepté de m’accueillir quelques jours. En haut du grand escalier, je trouve le réfectoire. Ici sont attablées les sœurs de différentes congrégations et leurs invité·es, en leur centre le patriarche latin émérite de Jérusalem, Monseigneur Sabbah. Les sœurs m’invitent à partager leur repas.

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Notre Dame d’Éphraïm.

Taybeh la chrétienne

J’ai découvert l’existence de ce lieu particulier en me penchant sur l’histoire des chrétien·nes d’Orient. Taybeh (également nommée Taiyibé, Et Taiyiba, At Tayba) est l’ancienne Éphraïm (également Éphrem, Éphron, Ophra, Afra) [1] où, selon saint Jean, Jésus se serait retiré avant sa Passion (Jn 11,54). Recherché par les autorités religieuses, il se serait alors réfugié pendant toute une semaine avec ses apôtres dans ce village de Judée. Le lieu est évoqué à plusieurs reprises dans la Bible, mais aussi par l’historien Flavius Josèphe. La présence chrétienne à Taybeh remonterait à ce séjour du Christ.

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La Terre sainte.
Peter Laicksteen et Christian Sgrooten (cartographes), Terra sancta (1608).

L’Évangile s’est propagé en Palestine après la promulgation de l’édit de Milan par l’empereur Constantin en 313, se substituant progressivement au christianisme hébraïque. Attestant de cette présence chrétienne des origines, les ruines de l’église byzantine El-Khader (ainsi nommée car située sur la colline du Khader) bâtie au Ve siècle et dédiée à saint Georges (souvent rapproché du personnage coranique Al-Khidr).

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Intérieur d’une famille chrétienne à Jérusalem.
Henry Stebbing et W.H. Bartlett, Les 80 gravures extraites de The Christian in Palestine (1847).

Détruite au moment de la conquête musulmane au VIIe siècle, l’église est reconstruite par les croisés au XIIe siècle. Ceux-ci font du lieu un casal, un village temporaire où est maintenue la population locale. Ils y installent un château avec sa garnison, le « castrum sancti Helyes » (fort Saint-Élie).

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Fouilles dans une habitation sur les hauteurs du village.

Cette église sert encore les trois paroisses du village. Les traces noires que je découvre sur les murs et à l’entrée du lieu lors de ma visite sont le sang séché d’un animal fraîchement sacrifié par les fidèles pour remercier le ciel, selon un rite païen ancien, que l’on retrouve dans l’Islam et le Judaïsme.

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Ruines de l’église El-Khader.
Le baptistère pourrait dater du IVe siècle.

Le patriarcat de rite latin [2], dont dépend la paroisse où m’accueillent les sœurs, a été instauré par les croisés à Jérusalem en 1099 et, après six siècles d’exil, restauré en 1847.

Au XIXe siècle, les Églises chrétiennes refleurissent dans la province ottomane et les pèlerins affluent dans les lieux saints. La création de missions, d’écoles, d’hôpitaux, d’imprimeries et de consulats témoigne de l’intérêt renouvelé de l’Occident britannique, allemand, français, russe et nord-américain pour la Palestine et du réveil des communautés chrétiennes qui s’ensuit. Taybeh, à l’entrée du désert, non loin du Jourdain, est un lieu stratégique pour l’évangélisation de la région. Le curé de la première mission, installée à la demande des habitant·es musulman·es en 1860, est un Allemand parlant l’arabe. Sont construites une chapelle, une salle de classe, une salle de travail et une chambre...

En avril 1870, le géographe Victor Guérin explore la région et s’arrête à « Thayebeh » :

Depuis mon dernier passage dans ce village en 1863, la population catholique, qui était alors de 60 individus, a augmenté : elle se monte désormais à 128. Ils sont sous la juridiction d’un cheikh particulier, dont le fils, âgé de vingt ans, cumule les fonctions de maître d’école, de chantre, de sacristain et d’organiste. Le curé est un jeune prêtre italien [l’abbé Chiariglione], des environs de Turin, qui déploie beaucoup de zèle pour développer cette paroisse naissante. Musicien lui-même, il a appris au maître d’école à jouer quelques airs sur un petit orgue portatif. L’église, commencée en 1863, n’est pas encore terminée, faute de fonds pour en achever la construction, et l’office se fait dans la salle qui sert d’école. J’assiste le soir à un salut donné dans cette humble chapelle provisoire, qui retentit des sons de l’orgue et des voix perçantes et gutturales de plusieurs petits Arabes, transformés en enfants de chœur.

Victor Guérin, Description géographique, historique et archéologique de la Palestine. Seconde partie – Samarie – Tome 1 (1875), p. 207.

En dépit de la légende, Charles de Foucauld (1858-1916) n’a pas fait retraite à Taybeh. Du 14 au 21 mars 1898, le futur prêtre part sur les traces de Jésus, non pas physiquement, mais en revivant sa retraite en esprit seulement [3]. Il réside alors chez les Clarisses de Nazareth, dont il est le domestique, et imaginera chaque année une retraite « spirituelle » à Éphrem. Il n’a, en réalité, visité le village qu’une seule fois, le 2 janvier 1889. Sa vie faite d’abnégation et son apostolat de l’amour font de lui un modèle spirituel pour nombre de communautés chrétiennes, comme ici à Taybeh. Cet « homme aussi nu, aussi pauvre, aussi dépouillé que le fut jadis saint François » [4] a été béatifié en 2005.

Taybeh continue d’attirer les pèlerins. Pour les accueillir, les chevaliers de l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem ont créé en 1986 le centre de pèlerinage Charles-de-Foucauld sur la mission du patriarcat latin. Il est animé par les sœurs de la Sainte croix de Jérusalem, dont la communauté est implantée en Terre Sainte depuis 1984 et à Taybeh depuis 1998. La congrégation des sœurs du Rosaire de Jérusalem prend en charge le collège et le lycée.

Églises de Terre sainte

  • Église latine
  • Église grecque orthodoxe
  • Église arménienne apostolique
  • Église grecque (melkite) catholique
  • Église maronite
  • Église syrienne orthodoxe
  • Église syrienne catholique
  • Église copte orthodoxe
  • Église éthiopienne orthodoxe
  • Église arménienne catholique
  • Église chaldéenne
  • Église anglicane
  • Église luthérienne

Outre celle de confession latine (ce qui est le cas de 800 des 1 300 habitant·es de Taybeh), le village compte deux autres paroisses de confession chrétienne, l’une grecque orthodoxe, l’autre melkite (grecque catholique) avec leurs églises respectives, dédiées toutes deux à Saint Georges. Le rite latin a en partie supplanté le rite orthodoxe au moment de sa réintroduction dans le courant du XIXe siècle, ce qui a donné lieu à des dissensions.

Les trois communautés vivent en bonne entente, les prêtres (abounas) et le clergé relayant en cela la volonté des fidèles. Les mariages intercommunautaires ne sont pas rares et les églises fêtent Noël et Pâques aux mêmes dates [5]. En 1964, le voyage de Paul VI en Cisjordanie jordanienne et en Israël, où il rencontra Athénagoras, patriarche de Constantinople, marqua la réconciliation entre catholiques et orthodoxes. L’accueil triomphal que lui réservèrent les Palestinien·nes chrétien·nes démontrait, certes, la vigueur de leur foi, mais rappelait aussi au monde leur simple existence [6]. Le désir de pallier la dispersion historique de la mosaïque d’Églises du Machreq a conduit à la création en 1974 du Conseil des Églises du Moyen-Orient en promouvant l’œcuménisme.

Le dynamisme de l’Église latine s’explique par la prise en compte de l’arabité de la communauté chrétienne de Palestine. Le clergé, recruté précédemment en Occident, s’est vraiment arabisé dans le courant de la décennie 1980, notamment avec la nomination par le Vatican du premier patriarche latin d’origine palestinienne, Michel Sabbah, en 1987.

Par sa présence, Taybeh, chrétienne depuis la nuit des temps, témoigne de cette histoire complexe et généralement méconnue des chrétien·nes d’Orient [7]. Au cours des discussions, je me rends pourtant compte que les habitant·es mettent en avant leur double identité : la chrétienne et la palestinienne. C’est l’histoire récente, celle des 70 dernières années, qui explique pourquoi l’une ne pourra jamais aller sans l’autre.

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Messe en arabe à l’église latine.

Palestine, mon amour

En tant que ville entièrement chrétienne, Taybeh est une exception. En Cisjordanie, il y a d’autres villes et villages où vivent des communautés chrétiennes (Bethléem, Beit Jala, Beit Sahour, Ramallah, Jifna, Birzeit, Zababdeh, Naplouse, Hébron, Jéricho, Gaza), mais elles y sont minoritaires et représentent parfois moins de 1 % de la population. Le nombre total de chrétien·nes s’élève, en comptant Jérusalem-Est, à environ 2% de la population, soit 50 000 personnes [8].

En Israël, un quart de la population n’est pas juive [9] et la part de la population chrétienne s’élève ici aussi à 2% [10].

Sur l’ensemble du territoire d’Israël (avec le Golan annexé) et les territoires occupés de Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est) et Gaza confondus, il y a en 2019 environ 6,5 millions de personnes arabes, et autant de personnes juives.

Les Arabes — ou Palestinien·nes — sont les populations autochtones, musulmanes, chrétiennes et (anciennement) juives. Avant qu’elle ne devienne une province ottomane (la « Syrie-Palestine ») en 1517, la région a subi successivement les conquêtes et invasions romaine, byzantine, arabo-musulmane, croisée… Les chrétien·nes, qui parlaient le grec dans les villes et sur la côte et le syriaque (une forme d’araméen) dans les campagnes, adoptèrent la langue arabe sous la dynastie des Omeyyades à partir du VIIe siècle. La population juive (l’ancien yichouv) était arabophone ou yiddishophone. Si la notion d’État-nation ne s’applique alors pas aux gens de Palestine, qu’ils soient de confession musulmane, chrétienne ou juive, ils se considèrent comme la « Grande famille de la Terre sainte » [11].

Les particularismes communautaires chrétien et juif sont pourtant maintenus du fait du régime de la dhimmitude à l’époque musulmane, puis du système des millet nation » ou « communauté » en turc) à l’époque ottomane. La revitalisation de la vie chrétienne en Palestine partir du XIXe siècle contribuera à la renaissance de la culture et de la langue arabes, la nahda, et à faire émerger le sentiment d’appartenance à une nation arabe. En 1918, dans la « Palestine mandataire » du Royaume-Uni, sur environ 800 000 habitant·es, on comptait 650 000 personnes musulmanes, 80 000 chrétiennes et 60 000 juives [12].

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La Palestine en 1920.
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La colonisation sioniste [13], amorcée à la fin du XIXe siècle, puis la création de l’État d’Israël et les conflits israélo-arabe et israélo-palestinien qui s’ensuivent, ont vu l’afflux de populations juives en raison des persécutions antisémites et de la shoah. À partir de 1948, un million de personnes juives, les mizrahim, ont également quitté en masse les pays arabes pour s’installer dans le nouvel État. Elles apprendront l’hébreu en remplacement de l’arabe.

Alors qu’ils ne représentent que 33 % de la population et ne détiennent que 7 % des terres cultivées, le plan de partition onusien de 1947 attribue 55 % du territoire aux Juifs. En 1949, ils en contrôleront 78 % [14].

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Plan de partage de l’ONU 1947-1949.
Ph.R.

La création d’Israël pousse à l’exode 500 000 musulman·nes et 70 000 chrétien·nes, principalement vers les pays arabes ou la Cisjordanie (annexée en 1950 par la Jordanie). En tout, 750 000 Arabes palestinien·nes ont alors quitté le territoire de l’actuel Israël [15], soit 35 % des chrétien·nes qui vivaient dans la Palestine mandataire [16]. Ces personnes ont dû s’installer dans des camps (où elles se trouvent toujours) ou migrer vers l’Europe ou l’Amérique. Cet exode forcé est qualifié de « catastrophe », de nakba, par les Palestinien·nes. Le terme « Palestiniens » désignera dorénavant, non plus les habitant·es de la Terre sainte, mais les Arabes chrétien·nes et musulman·nes, autant en Israël (les « Palestiniens de l’intérieur ») que dans les Territoires occupés ou les camps des pays arabes voisins.

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Population palestinienne réfugiée dans les camps : situation au 1er juin 2019
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En 1967, lors de la Guerre des Six Jours, Israël occupe la Cisjordanie, la bande de Gaza, la péninsule du Sinaï et le plateau du Golan. Aux 200 000 personnes nouvellement réfugié·es s’ajoutent les personnes déplacées une seconde fois. Sur près de 4 millions de réfugié·es, plus de 1 million vit dans des camps en Palestine, Jordanie, Syrie et Liban et, ce, depuis au moins trois générations [17].

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La clé qui orne de nombreuses places des villes palestiniennes est le symbole du foyer perdu, que l’on espère retrouver un jour. Ici à Bethany (El-Azariya), à l’Est de Jérusalem.
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Ici, sur le mur de séparation, près de Bethléem.

Face à l’exode forcé, à la destruction des villages [18], au blocage de tout retour par Israël (en dépit des multiples résolutions de l’ONU), à la violence de l’occupation militaire et à la misère économique organisée – encore exacerbée dans les camps – certains observateurs n’hésitent plus à employer les termes de « nettoyage ethnique » et d’« apartheid ».

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Villages palestiniens détruits en 1948 et 1949.
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L’origine commune des populations musulmanes et chrétiennes se double donc d’une communauté de destin. Le traumatisme de la nakba est l’affaire de l’ensemble des Palestinien·nes, comme l’est leur soulèvement pour la libération de la terre de l’occupation et le retour des réfugié·es. Certains héros de la résistance, tels Georges Habache (1926-2008), fondateur du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), Émile Habibi (1922-1996), qui dirigea le journal Al-Ittihad, ou Nayef Hawatmeh (né en 1935), qui militait pour un État a-national, viennent de familles chrétiennes. Les ancien·nes de Taybeh n’hésitent pas à raconter leur façon de résister aux Anglais, puis aux Jordaniens et enfin aux Israéliens en aidant les fedayin, les résistant·es palestinien·nes, à se cacher dans le village et les grottes alentours. Un personnage a beaucoup marqué les gens : Rafiq Aaoueis, un résistant de Nazareth, admiré pour son courage, fait prisonnier lors d’une fête de fiançailles dans le village même [19].

« Les Palestiniens, ça n’existait pas » [« There was no such thing as Palestinians »], avait pourtant déclaré la Première ministre israélienne Golda Meir en 1969, niant par là même la réalité de l’existence d’une population autochtone [20]. La conscience d’être un peuple palestinien et un sentiment proto-national avaient pourtant commencé à se former dès la fin du XIXe siècle, avec la politisation des élites et la propagation d’un nationalisme laïque. Cette identité nationale s’est construite, du côté israélien comme palestinien, sur les tâches blanches de l’histoire, celles d’une mémoire en lutte avec le refoulement et les historiographies officielles aux narratifs tendancieux et contradictoires. Pour ce qui concerne Israël, on sait désormais que l’identité nationale israélienne, au même titre que celle de tous les États-nations, s’est construite dans la confrontation aux réalités politiques et que le mythe de la terre des ancêtres ne saurait instaurer un « droit historique au retour » et ne légitime ni la colonisation ni l’annexion des territoires palestiniens [21].

Ce sentiment national spécifiquement palestinien s’affirmera dans l’adversité et la lutte, au gré des stratégies géopolitiques du monde arabe, de la communauté internationale et d’Israël. L’OLP (Organisation de libération de la Palestine), créée en 1964, ne tenait pas compte des confessions de ses membres et les personnes d’origine chrétienne y étaient surreprésentées [22]. Avant la guerre israélo-arabe de 1973, son objectif était même d’élaborer une « Palestine démocratique et laïque », non-confessionnelle où même les colons juifs auraient leur place [23]. Se résolvant à un « compromis historique », elle reconnaîtra finalement la légitimité de l’État d’Israël en 1988 et défendra dorénavant la « solution à deux États », avec un État palestinien souverain sur le territoire de la Cisjordanie délimité par les lignes d’armistice de 1949. Par les accords d’Oslo, la Palestine renonçait ainsi aux territoires annexés par Israël en 1948, alors que cette dernière revendiquait pour soi les territoires palestiniens occupés depuis 1967 et les colonies qu’elle continue d’installer en territoire palestinien.

Au moment de la première intifada (de l’arabe « soulèvement »), qui dure de 1987 à 1993 (elle se termine avec les premiers accords d’Oslo), chrétien·nes et musulman·nes défilent côte à côte lors des marches collectives et participent pareillement à cette « révolution des pierres ». Les relations entre le gouvernement israélien et les églises chrétiennes sont alors si dégradées, que les patriarches n’hésitent pas à s’opposer ouvertement à lui [24]. Le pape sera le premier chef d’État occidental à recevoir Yasser Arafat en 1982, avant même toute politique de rapprochement de l’OLP avec Israël.

Les images de cette première révolte se sont gravées dans les mémoires et peuplent l’imaginaire populaire. « J’ai grandi entre les deux intifadas », témoigne un jeune homme de Taybeh, Kassam Maaddi. « J’ai été choqué par l’image de l’enfant tué près de son père, puis l’autre choc, ça a été cet autre enfant, seul avec son lance-pierre face à un tank israélien. » Il s’agit de la deuxième intifida, déclenchée en 2000 après l’irruption d’Ariel Sharon sur l’esplanade des mosquées.

La famille de Kassam avait émigré en Colombie, puis est revenue à Taybeh. Les enfants, polyglottes, ont fait des études supérieures, Kassam est journaliste [25]. Pour lui, « tous ceux qui vivent ici sont en fait des activistes », militant pour l’égalité citoyenne et le respect des droits humains. Le désintérêt progressif de la communauté internationale pour la cause palestinienne touche pareillement tou·tes les Palestinien·es.

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Symboles chrétiens et palestiniens sur les façades de Taybeh.

Entre les deux intifadas, le discours laïque du panarabisme et de l’internationalisme communiste de nombre de résistant·es se vit lentement relégué par celui des intégrismes religieux (Hamas, Djihad islamique, orthodoxie juive) qui offraient aux gens désespérés une identité « plus accessible et personnelle » que celle de la nation [26]. Les guerres et la montée de l’intégrisme islamique provoquèrent alors le départ des chrétiens du monde arabe pour l’Europe et les Amériques [27]. L’Autorité palestinienne, quant à elle, avait toujours veillé à prendre en compte la minorité chrétienne, mais en 2002, la loi fondamentale (base de la future constitution) déclara l’islam religion officielle et la shari‘a source de la législation.

À Taybeh, les gens quittent aussi le village, mais les motivations sont essentiellement économiques. La politique territoriale israélienne (construction du mur, poursuite de la colonisation, inégalité de traitement administratif) et la situation économique catastrophique n’offrent que peu de perspectives à une jeunesse bien éduquée et européanisée. La ville compte environ un millier d’habitant·es, mais 14 000 personnes originaires de Taybeh vivent à l’étranger. L’histoire des Palestinien·nes est en fait celle de leur territoire.

Le territoire

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Oliviers de la campagne taybeoise. Chaque famille possède son propre champ.

Ces splendides maisons que l’on découvre lors d’une promenade aux abords du village, des petits palais à colonnes ornementées de symboles chrétiens, mais aussi de l’aigle palestinien, sont justement celles des familles émigrées. Elles ont fait fortune en Amérique ou en Australie et on ne les voit ici que quelques semaines en été. Construire sa villa, n’est-ce pas une façon d’« occuper le terrain » alors que l’on vit au loin ?

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Résidences secondaires.

Comment, aussi, ne pas s’attacher à Taybeh ? La campagne alentour est belle et paisible. Écrasées de chaleur, les collines semblent flotter sur l’horizon, avec ici et là ces belles villas aux portes closes, et, de loin en loin une petite agglomération. Rammun, Deir Jarir et Kafr Malik sont les trois villages (musulmans) les plus proches. Ofra, Rimonim (1977) et Kokhav HaShahar (1979) sont des colonies israéliennes. Des petites bases militaires israéliennes sont disséminées dans le paysage.

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Taybeh en Palestine occupée.
Ph.R.

L’idylle est trompeuse. Pour aller à la source Ein Samiya au nord, petit plaisir révolu, il faudrait emprunter la route 456, mais il s’agit d’une route « israélienne ». Vous ne pourrez pas l’emprunter si votre auto a des plaques vertes (palestiniennes) et non les jaunes (israéliennes). De même, se baigner dans le Jourdain n’est plus possible. Pour les baptêmes dans le fleuve dans lequel a été baptisé Jésus, Qasr al Yahud près de Jéricho est le seul lieu libre d’accès. Lors des fêtes chrétiennes, les lieux saints de Jérusalem, bien que tout proches, ne seront accessibles qu’aux personnes à qui les autorités israéliennes (le COGAT, Coordinateur des activités du gouvernement dans les territoires) auront délivré une autorisation [28]. L’autorisation journalière délivrée aux personnes travaillant en Israël impose de franchir matin et soir les checkpoints.

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Mur de séparation et entrée du checkpoint 300 à Bethléem.
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La création du « Grand Jérusalem ».
Ph.R.

C’est votre état civil qui détermine votre liberté de circulation et d’établissement sur le territoire. Depuis 1993, les personnes habitant les territoires ont besoin de ces autorisations spéciales pour les quitter [29]. La délivrance de leur carte d’identité (verte) est contrôlée et approuvée par l’administration israélienne. La mention de la religion n’y figure plus depuis 2014.

Le passeport délivré par l’Autorité palestinienne depuis 2013 est soumis à restriction [30], restriction appliquée également aux Palestinien·es de Jérusalem, qui, même si leurs familles y vivent depuis plusieurs siècles, n’ont que le statut de « résident·es permanent·es ».

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Exemple de panneaux parsemant la campagne palestinienne (rouge zone A, interdite aux Israélien·nes – bloc de béton, zone militaire dans la zone C, interdite aux Palestinien·nes).

Les « Arabes de 48 », les autochtones restés sur le territoire de l’actuel Israël, possèdent la citoyenneté israélienne et une carte d’identité bleue. La « nationalité », si elle n’y figure plus depuis 2002, continue néanmoins d’être prise en compte pour des usages administratifs et se décline en nationalité juive, arabe, druze, circassienne, bédouine… confondant des catégories ethniques et religieuses. Une personne druze fera son service militaire, mais pas une personne arabe, qu’elle soit chrétienne ou musulmane.

En juillet 2018, la Knesset a adopté une loi fondamentale sur la nation. Outre qu’elle fait de Jérusalem sa capitale « complète et unie », elle déclare Israël « l’État-nation du peuple juif, où celui-ci applique son droit naturel, culturel, religieux, historique ainsi que son droit à l’autodétermination ». Par ailleurs elle retire à la langue arabe son statut de langue officielle (en contravention avec les conditions d’admission d’Israël à l’ONU en 1949) et encourage la colonisation juive. Dans un pays dont un quart de la population n’est pas juive, on peut se questionner sur la façon dont y seront protégées les minorités à l’avenir.

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Assignation territoriale.
Visualizing Palestine, 2014.

Cette politique d’assignation territoriale des individus en fonction d’une appartenance ethnique ou religieuse attribuée par l’administration répond, dans la politique de colonisation israélienne, à la création d’un paysage de bantoustans.

Les routes 456 et 449 qui desservent les colonies et les bases militaires autour de Taybeh se trouvent, par exemple, dans des zones militaires interdites aux personnes résidant en Palestine. Outre ces zones militaires qui couvrent 60 % des Territoires occupés, la Cisjordanie est découpée en zones A, B et C. Les zones A sont placées sous le contrôle de l’Autorité palestinienne, les zones B seulement en partie et les zones C sous le contrôle de l’armée israélienne. Ce découpage a été décidé lors de l’accord intérimaire d’Oslo II de 1995 signé entre Israël et l’OLP.

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La Palestine après les accords d’Oslo.
Ph.R.

Le village de Taybeh, lui, est divisé en zones B et C. Les 35% classés en zone B (environ 8 032 dounams, soit plus de 800 hectares) dépendent de l’Autorité palestinienne pour ce qui concerne les affaires civiles et d’Israël pour ce qui concerne les questions de sécurité. Les autres 65% de la municipalité (environ 14 936 dounams) sont classés en zone C, où Israël contrôle à la fois les affaires civiles et celles de la sécurité. Sauf autorisation de l’administration israélienne, il est interdit de construire ou d’implanter des infrastructures dans la zone C. Cette autorisation n’est pratiquement jamais accordée.

De plus, ici, comme partout ailleurs dans les territoires occupés, les colonies israéliennes sont établies sur des terres confisquées. La petite colonie de Rimonim [31] (illégale au regard du droit international comme toutes les colonies israéliennes qui parsèment la Palestine) a, par exemple, été construite sur 393 dounams de terres confisquées à la municipalité de Taybeh [32].

Être palestinien·ne, c’est habiter un territoire en train de disparaître. Certes, la question des conditions de l’exode palestinien (départ forcé ou « volontaire ») ne peut plus faire débat [33]. Parmi les mythes justifiant l’accaparement des terres, l’affirmation selon laquelle, avant 1948, les paysan·nes seraient parti·es de leur plein gré ne résiste pas à une étude impartiale des sources. Les réformes foncières ottomanes du XIXe siècle avaient permis à de riches Arabes libanais, syriens, égyptiens etc. d’acquérir les terres des paysan·nes pauvres et endetté·es. Ils les y avaient toutefois maintenu·es en tant que métayers ou ouvriers agricoles. Alors que les parcelles communautaires (mushâ, 40% du pays en 1930) n’étaient pas cessibles, le Fond national sioniste, fondé en 1897, put acheter ces terres de propriété privée (mulk). Or les actes d’achats stipulaient que ces terres étaient achetées « inoccupées », ce qui permit d’en chasser « légalement » les paysan·es pour y installer des colons. Quand aux terres publiques (jiftlik), elles étaient passées aux mains des conquérants britanniques, qui les remirent aux sionistes [34]. Après 1948, vinrent les spoliations...

Aujourd’hui, au vu et au su d’une communauté internationale étrangement passive, les terres accessibles aux Palestinien·nes continuent pourtant de se réduire comme peau de chagrin. Outre la confiscation des terres, une politique pernicieuse transforme la vie quotidienne dans les territoires occupés en un exercice de survie permanent. À Taybeh, la source Ein Samyia n’a plus d’eau depuis que les colons ont installé leurs plantations à proximité. En été, l’alimentation en eau de la population est interrompue plusieurs jours par semaine en raison du manque de pression. L’administration des eaux palestinienne gère comme elle peut le volume laissé à sa disposition. Alors, les habitant·es renoncent à se doucher et les pèlerins mangent dans des assiettes en plastique… C’est bien en tant que chrétien·nes que les gens affrontent et surmontent cette situation.

Des pierres vivantes

Avec les Arabes musulman·nes, les Arabes chrétien·nes partagent les discriminations et les humiliations. Aux pénuries quotidiennes, à la vétusté des infrastructures, aux déplacements impossibles, aux interminables queues des checkpoints, aux tracasseries administratives s’ajoutent les exactions des colons, qui empêchent les villageois·es d’accéder à leurs terres, posent des barbelés et arrachent les oliviers. De nombreux villages bédouins sont systématiquement détruits. Les habitant·es des nouvelles colonies s’avèrent être des fondamentalistes, qui voient dans tout Palestinien·nes un ou une terroriste, et les altercations ne sont pas rares.

« C’est notre croix quotidienne », m’explique le père Johnny Abu Khalil, le nouveau curé de la paroisse latine. Et le patriarche Sabbah ne dit pas autre chose : il faut du courage pour accepter ce qu’il considère être « les conditions de la foi » et consentir aux souffrances endurées [35].

La résilience des habitant·es de Taybeh semble bien, effectivement, se nourrir de cette foi. Une promenade dans ses ruelles permet de saisir le dynamisme dont font preuve ses habitant.es.

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Centre du village.

Outre un hôtel de luxe, on trouve une brasserie, la première de Palestine. La famille Khoury, revenue de États-Unis au moment des accords d’Oslo, s’est lancée dans la fabrication d’une bière de qualité, brassée selon les règles allemandes. Tous les automnes se déroule la Oktoberfest, la fête de la bière, qui accueille des milliers de personnes [36].

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Publicité pour la bière de Taybeh sur l’abri-bus du village.

Taybeh produit également une huile d’olive réputée. Pressée le jour même de la récolte pour répondre aux critères de qualité de l’exportation, elle rencontre cependant de plus en plus de difficultés pour se faire distribuer. L’huile est aussi vendue avec des lampes, fabriquée dans l’atelier du village. En forme de colombe de la paix, elles sont destinées à être exportées dans le monde entier.

Nombre de ces initiatives sont le fait des différentes paroisses, tel ce projet de centre social pour les jeunes ou l’organisation de chantiers archéologiques internationaux. À écouter les sœurs de la Sainte Croix de Jérusalem, on comprend que leur engagement pour le village est une façon de mettre en œuvre leur foi et de répondre à l’injonction de Saint Pierre : « Et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle » (1 Pi 2:5). Pour cela, elles s’adaptent « aux justes exigences de la vie et de l’action contemporaines. » Venant pour la plupart de France, elles ont fait vœux de chasteté, de pauvreté, d’obéissance et d’humilité. Leur compagnie, qui entretient différentes missions en France, se veut « contemplative, apostolique et missionnaire » et se dévoue à l’éducation des enfants [37]. La promotion de la langue française y revêt une importance particulière. Avec le jardin d’enfant, le collège, des sessions de français, les activités ludiques en été, le site de la mission résonne constamment des cris et des rires des enfants. À la dureté de la situation, les sœurs opposent la douceur de la tendresse qu’elles leurs portent, à ceux, chrétiens de Taybeh, comme à ceux, musulmans des villages voisins. Les enfants des colonies juives ont leurs propres écoles.

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Jardin d’enfants - ateliers d’été (photo : sœurs de la Sainte Croix) - collège.

La transcription de cette foi dans les faits s’exprime aussi dans un devoir d’information. Le père Johnny ne se lasse pas d’expliquer la vie difficile des chrétien·nes de Palestine aux groupes de pèlerins qu’il accueille à Taybeh ou lors de ses voyages en France : « Moi, en tant que porte-parole du peuple, je dois parler ». S’il dénonce sans détours une situation inacceptable, à aucun moment il ne s’adonne à la vindicte : « Nous ne sommes pas contre les Israéliens, mais contre l’occupation. L’être humain est fait à l’image de dieu, me dit-il, et, en cela, tous les humains méritent le respect de leur dignité. »

À la Beit Afram, surnommée la « Malja », la nouvelle maison de retraite dont s’est doté le village, tenue par la Communauté des Fils de Marie, je retrouve Mgr Sabbah.

Le patriarche a pour réputation d’être un homme courageux. Selon lui, la vocation d’un chrétien n’est pas d’entrer en lutte avec sa société, mais il ne doit pas pour autant se résigner devant les diverses formes d’injustice ou d’oppression. Un chrétien authentique sait qu’il est partie prenante de sa société et qu’il doit relever les défis et porter sa part de responsabilités avec tous les autres membres.

Le drame d’Israël et de la Palestine est l’ingérence des États-Unis et de l’Europe dans leurs affaires, mais aussi le manque de courage de celles et ceux qui voient pourtant ce qui s’y passe. La peur de se voir taxé d’antisémitisme a remplacé en Europe le « complexe de persécution » [38]. Et de rappeler que les chrétiens d’Orient sont des sémites et ne peuvent en aucune façon être antisémites.

« Toute cette tragédie a été créée par l’Europe, qui a cherché une compensation au peuple juif persécuté. Cela aurait pu être arrangé d’une manière plus humaine, mais on a choisi la voie de la guerre, de la mort, des armes. On a autant déformé l’être humain palestinien que juif, lui faisant perdre sa dimension humaine. On a fait de nous deux peuples ennemis, ce que nous n’étions pas auparavant. »

Sa définition du sionisme ? « Conquérir le pays militairement ! »

« Je suis palestinien avant d’être chrétien ! » Il appartient à cette partie du monde qui a toujours été appelée Palestine, depuis le temps des Romains.
Si en Palestine, certains veulent imposer un État islamique, il rappelle que la Constitution dit que tous les citoyens sont égaux sans distinction de religion, de sexe, de race, etc. « Ce n’est pas parfait, mais il y a l’égalité quand même, les droits civils des chrétiens sont assurés. » Ici, dans « la meilleure nation possible dans un monde arabe », leur minorité est respectée et il y a 6 ou 7 députés chrétiens.

Croit-il en la paix ? « Je suis pour la justice, pas pour la paix, répond-il, la paix, c’est assurer à chacun son droit. » Si Israël est si agressif, c’est qu’il sait qu’il commet une injustice et il ne peut pas avoir bonne conscience. Là réside la grande contradiction d’Israël : c’est un État très fort, qui a sa place parmi les puissants de ce monde, mais en même temps, c’est un peuple qui a peur et qui n’est pas sûr de lui, car il sait qu’il fait du mal à un autre peuple.

Son espoir, il ne le place pas dans les chefs israéliens d’aujourd’hui, aveugles aux autres, mais dans les « consciences vives » du pays, dans ses penseurs, ses écrivains, ses historiens, dans la nouvelle génération aussi, fatiguée de la guerre, qui ne veut plus tuer, car : « Tuer n’est pas facile ! »

Il cite le poète tunisien Abou El Kacem Chebbi : « Si le peuple veut la liberté, un jour il faut que le destin réponde... ».

« Je ne suis pas pro-palestinien, insiste-t-il, mais je défends les opprimés. Lorsque vous, les Juifs, vous serez opprimés, même par les Palestiniens, je vous défendrai ! »

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Mgr Sabbah devant le village de Taybeh.

Être chrétien·ne en Palestine en 2019 implique d’avoir du courage face aux réalités d’une vie quotidienne dont on a du mal à imaginer les tracasseries, mais aussi d’assumer sereinement sa foi dans l’inconfortable course aux revendications identitaires exclusives. « Ne sommes nous pas tous enfants d’Abraham ? », revient alors comme une antienne.

En 1965, la déclaration « Nostra Ætate » du concile Vatican II sur les relations de l’Église avec les autres religions, rappelle le patrimoine spirituel communs des religions abrahamiques, exhorte à oublier le passé, à œuvrer à la compréhension mutuelle et à « protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. »

Les sœurs de la Sainte Croix expliquent cette possible communauté à leur façon, par une métaphore :

On raconte que lorsque Marie et Jésus passèrent à Éphraïm-Taybeh, on offrit trois grenades à Jésus. Il en donna deux et garda la troisième. Il expliqua comment apprécier ce fruit : en libérant les grains des fines membranes amères des séparations… Ainsi en est-il de nos vies, si nous supprimons les séparations, la vie ensemble sera douce comme la grenade est succulente. [39]


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Bibliographie

  • Falk van Gaver et Kassam Maaddi, Taybeh. Dernier village chrétien de Palestine, Éditions du Rocher, Paris, 2015.
  • Ilan Pappe, Une terre pour deux peuples. Histoire de la Palestine moderne, Fayard, Paris, 2004.
  • Michel Sabbah, Lire et vivre la Bible au pays de la Bible, Desclée de Brouwer, Paris, 2003.
  • Elias Sanbar, Figures du Palestinien. Identité des origines, identité de devenir, Gallimard, Paris, 2004.
  • Shlomo Sand, Comment la terre d’Israël fut inventée. De la Terre sainte à la mère patrie, Champs, Paris, 2012.
  • Jean-Pierre Valognes, Vie et mort des chrétiens d’Orient. Des origines à nos jours, Fayard, Paris, 1994.
  • Dominique Vidal et Joseph Alagzy, Le péché originel d’Israël. L’expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliens, Éditions de l’Atelier, Paris, 2002.
  • Michel Warschawski, Israël-Palestine. Le défi binational, Textuel, Paris, 2001.

↬ Johanna Schreiner