La cartographie collaborative pour lutter contre l’artificialisation des terres en Île-de-France

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12 novembre 2021

 

La cartographie et la visualisation de données ont le vent en poupe dans l’association Terre de liens, qui anime depuis 2003 une mobilisation citoyenne contre l’artificialisation des terres et pour l’installation de paysan·nes en recherche de terres en agroécologie. Pour Freddy Le Saux, ancien président de l’association, « la terre agricole est le premier maillon de la chaîne de la vie, elle est le capteur de l’énergie solaire indispensable à notre survie. Pour la protéger dans l’intérêt de tous, il est plus que temps d’en faire un état des lieux ». C’est l’objet de trois outils développés récemment par Terre de liens.

Aude Vidal

Journaliste

Le site Récolte est sorti de terre à l’automne 2020, issu d’une collaboration entre Terre de liens et l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). C’est un recueil d’initiatives foncières sous forme de carte, destiné à donner des idées aux collectivités territoriales en matière d’installation. Le simulateur Parcel, lancé à l’automne 2019 avec l’aide de la Fédération nationale de l’agriculture biologique et du Basic, permet aux collectivités (mais on peut aussi l’explorer chez soi [1]) d’informer ses choix en matière d’agriculture et de les confronter aux besoins des habitant·es selon plusieurs scénarios : degré de territorialisation, agriculture biologique ou non, alimentation plus ou moins riche en produits d’origine animale [2], et ce à l’échelle d’une commune, d’une communauté de communes, d’un département, etc. Il est possible d’explorer ainsi plusieurs choix agricoles et de donner à voir les effets et les impacts d’une politique agricole territoriale (en termes d’emplois, de surfaces à mobiliser ou d’impacts écologiques).

Terre de liens pratique aussi la cartographie participative. Après un premier essai à Capestang dans l’Hérault, l’association crée son propre outil, encore en développement, qui s’appelle Cap’Terre.

Rémi Riquet, géographe titulaire d’un master de l’université Paris 8 intitulé désormais "Vulnérabilités, alternatives, résistances, adaptations", a animé le projet entre 2017 et 2021, accompagné par Terre de liens Île-de-France. En 2017, il a établi le cahier des charges du projet au cours d’un premier stage en collaboration avec l’Inrae. Terre de liens fait alors depuis longtemps une veille sur le foncier agricole susceptible d’être cédé. Les données qu’elle utilise sont partagées sur des documents spécifiques illustrés de cartes statiques. L’idée était alors de les centraliser sur une plateforme pour faciliter la participation citoyenne dans ce processus.

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Page d’accueil de Cap’Terre.

Le premier essai a lieu en 2019 et il concerne l’Île-de-France, une région bien particulière puisqu’elle concentre 20 % de la population française. La moitié des surfaces y sont néanmoins dédiées à l’agriculture, majoritairement céréalière et pauvre en main-d’œuvre. Il y a dans la région plus de bénévoles de l’association que de potentiel de transmission des fermes. Terre de liens travaille donc autant à identifier de possibles cessions de fermes en mobilisant ses réseaux agricoles qu’à débusquer des bouts de terres disponibles pour l’agriculture… mais aussi pour la création de parcs et jardins et pourquoi pas pour la réutilisation industrielle ou commerciale de friches bâties, dans l’idée de « recycler la ville ». C’est aussi comme cela que l’on combat l’artificialisation des terres dans une région métropolitaine.

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Page d’accès aux différentes cartes associées au compte de l’utilisateur/utilisatrice.

Cap’Terre est un logiciel créé à partir de uMap, logiciel libre mis à disposition par l’association OpenStreetMap France. À cette base ont été rajoutées des données IGN disponibles sur Géoportail, puis d’autres couches de données : zones de captage hydrologique, divers zonages environnementaux dont Natura 2000, parcs naturels régionaux, etc. Ensuite, des données d’ordre agricole : parcelles à usage agricole du cadastre, RPG (Registre parcellaire graphique, un des outils qui permet d’administrer la politique agricole commune), données Agreste produites par le ministère. Il s’agit là de données plus sensibles, auxquelles l’association n’a pas accès dans toute leur finesse mais qui lui permettent d’avoir une moyenne de l’âge des chef·fes d’exploitation de chaque commune. Cette donnée permet d’identifier des communes dans lesquelles des agriculteurs et agricultrices pourraient céder leur ferme dans les années à venir [3]. La démographie agricole de la commune, la présence ou non d’enjeux environnementaux (en particulier sur le captage de l’eau) et la force militante de l’association localement font des territoires plus ou moins prometteurs pour les activités de l’association.

Depuis septembre 2019, des bénévoles participent à la cartographie des terres disponibles grâce à cet outil. Elles et ils arpentent pendant quelques heures ou une demi-journée un territoire choisi ensemble dans leur groupe local, puis notent dans la plateforme en ligne le statut des parcelles. Ce peut être sur le terrain, avec leur smartphone et l’aide de la géolocalisation, ou bien sur un ordinateur à la maison en retrouvant sur la photo satellite la parcelle concernée. Le repérage sur le terrain, l’identification des terres et la mise en ligne des données peuvent être faites par la même personne ou bien des personnes du même groupe qui complètent leurs efforts. Ce repérage permet d’identifier des terres agricoles exploitées mais en jachère, donc indisponibles, des friches agricoles ou même des friches commerciales et industrielles. Les collectivités pourront ainsi aiguiller des entreprises vers ces terrains-là plutôt que de leur céder des terres agricoles rendues constructibles par un urbanisme avide de développement. Dans la communauté d’agglomération Grand Paris Sud, 62 hectares ont ainsi été repérés, y compris un hôpital désaffecté dont la surface déjà artificialisée pourrait être réutilisée.

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Empreinte alimentaire des communes de Houilles, Carrière-sur-Seine et Montesson (78) estimée par Parcel pour un scénario de relocalisation de l’alimentation.

Les moyens humains de l’association complètent ceux des services des collectivités territoriales, qui disposent pourtant de nombreuses données grâce à l’administration agricole (Mutualité sociale agricole, Safer ou sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural). La démarche de Terre de liens encourage ces collectivités à suivre plus finement l’affectation des terres dans leur territoire. Une collaboration intéressante pour elles puisque ces terres « redécouvertes » sont autant d’opportunités pour le développement local.

Pour l’association, ce travail préalable permet d’outiller son plaidoyer contre l’artificialisation des terres ; il pourrait même inciter les groupes locaux à participer à l’élaboration de Scot (Schémas de cohérence territoriale) ou plan locaux d’urbanisme qui décident des orientations d’aménagement.

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Empreinte alimentaire des communes de Houilles, Carrière-sur-Seine et Montesson estimée par Parcel et exprimée dans Cap’Terre par un périmètre contenant les parcelles agricoles nécessaires.

L’objectif est aussi bien de lutter contre l’artificialisation des terres que pour l’installation de paysan·nes. L’association, via sa foncière, possède déjà sept fermes en Île-de-France, 264 dans tout le pays pour 7 300 hectares préservés de l’artificialisation comme de la spéculation foncière. Les surfaces même petites peuvent être utilisées en agriculture, en espace-test ou ferme diversifiée. Rémi donne l’exemple d’une commune qui a pu salarier une personne sur un hectare seulement, en attendant un agrandissement prévu quelques années plus tard et une véritable installation. L’accueil du public, notamment scolaire, sur sa ferme a complété son activité agricole, testée sur une petite surface non-viable économiquement. Que les terres soient acquises par la collectivité, comme dans cet exemple, ou par l’association, l’important est de trouver une solution qui permette de sortir les terres du marché et de les rendre accessibles pour des activités nourricières de proximité.

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Carte collaborative de veille foncière du groupe local Grand Paris Sud référençant les friches agricoles, industrielles et commerciales et intégrant des liens emmenant aux photos de terrains stockées en ligne.
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Photographie de terrain spatialisée dans Cap’Terre.

Le projet Cap’Terre poursuit sa route et continue de s’améliorer, à l’appui d’autres groupes locaux franciliens qui souhaitent s’en saisir. Il permet de recueillir les données de divers groupes, d’une manière extrêmement fine, et de les rendre accessibles aux autres acteurs et actrices du projet : un parfait outil collaboratif. Et puis contribuer à des cartes, représentations du territoire qui en révèlent les ressources, séduit les bénévoles de l’association presque autant que l’objectif. Cela permet d’avancer dans une représentation commune de son territoire et d’en dénicher des ressources parfois oubliées.

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Feuille de calcul collaborative en ligne liée à la carte de veille foncière du groupe local Grand Paris Sud et permettant d’avoir une vision comptable des superficies identifiées selon leur type et leur localisation à l’échelon de la commune.

Pour Rémi Riquet, cheville ouvrière de ce projet au long cours et fils de carreleur passé aux Jeunesses communistes et au PCF, Cap’Terre permet de « replacer la collectivisation des moyens de production et la gestion des communs dans le débat public et l’action territoriale ». « Avec cet outil concret, dit-il, je me suis rendu compte qu’on pouvait mobiliser bien plus largement, aider les bénévoles à avoir un impact sur l’aménagement. »

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Travail de présentation des enjeux d’aménagement effectué en partenariat avec le réseau des Amap (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) d’Île-de-France pour les communes de Houilles, Carrières-sur-Seine et Montesson (voir figure 1).

L’association inscrit depuis ses débuts son action dans les ambitions de l’éducation populaire. Après avoir permis à des citoyen·nes de comprendre les enjeux alimentaires et agricoles, de contribuer à « décider de l’avenir et de l’usage de leurs territoires », selon les mots de Freddy Le Saux, elle leur donne aujourd’hui l’occasion de s’emparer de l’outil cartographique. Prochaine étape, stabiliser l’outil et les méthodes constituées afin de pouvoir au mieux les transférer à de nouveaux groupes de citoyen·nes engagé·es dans d’autres régions et qui souhaitent mettre leur grain de sel dans leur avenir agricole.