Byun Wol-Ryong/Pen Varlen, le peintre qui a laissé son âme en Corée

#Art #Peinture #Couleur #Corée #Union_soviétique #Russie #Réalisme_socialiste

18 novembre 2016

 

par Philippe Rekacewicz

À l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, les Coréens ont eu la possibilité de redécouvrir un artiste original et largement méconnu.

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Portrait de Byun Wol-Ryong-Pen Varlen
Musée d’art moderne et contemporain de Corée, Séoul.

Le musée d’art moderne et contemporain de Corée à Séoul (en mai 2016) et le musée d’art de Jeju (en octobre 2016) lui ont consacré, pour la première fois, une grande rétrospective faisant apparaître toute la richesse et la diversité de son œuvre.

Byun Wol-Ryong, c’est son nom, est né en 1916 dans un petit village situé dans la région de Primorsky à l’extrême Est de l’Empire russe. Ses parents, réfugiés coréens, s’y étaient installés après avoir fui les brutalités de la colonisation japonaise en 1910. Le peintre russo-coréen est mort en 1990 à Léningrad où il a passé l’essentiel de sa vie. Il a étudié, puis enseigné à l’Académie d’État pour la peinture, la sculpture et l’architecture Ilya Repin — à sa fondation en 1757, elle s’appelait Académie des « trois arts nobles »…

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Prague, 1970.
Byun Wol-Ryong/Pen Varlen

Parce qu’il était né l’année du dragon par une nuit de pleine lune, son grand-père avait donné à l’enfant le nom de « Wol-Ryong ». Mais en Union soviétique, l’artiste avait pour nom Pen Varlen (Пен Варлен). Byun Wol-Ryong, lui, s’identifiait comme « Koryo-saram » ou encore « Goryeoin », littéralement « personne d’origine coréenne », qui désigne les minorités coréennes d’Union soviétique.

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Avenue Nevsky de nuit, Moscou 1964.
Byun Wol-Ryong/Pen Varlen

Infatigable voyageur, il sillonnait le continent eurasiatique pour peindre portraits, paysages et scènes de vie quotidienne. On le rencontre à Lisbonne, à Rome, ou à Prague ou encore à Moscou, Samarcande ou Sakhaline. Mais ce qu’il préférait plus que tout, chaque fois que ce fut possible, était de parcourir les 10 000 km qui séparaient Léningrad de son village natal dans le krai de Primosky. Tout proche de la frontière avec la Corée, il disait s’y sentir « plus près de chez lui ». Il a toujours considéré Leningrad comme « un endroit pratique pour vivre et travailler » sans vraiment y être attaché, alors que la région de Primorsky représentait vraiment le « centre spirituel de sa vie, là d’où venait son âme ». La Corée exerçait sur lui une telle fascination qu’il avait peint des scènes coréennes sociales ou historiques avant d’y avoir mis les pieds. Il a souvent évoqué, dans son œuvre, l’histoire de la première moitié du XXe siècle : la colonisation japonaise jusqu’à l’émancipation du pays (1910-1945) et la guerre de Corée (1950-1953) qui a aboutit au partage de la péninsule.

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Seonjukgyo, Kaesong, 1953.
Byun Wol-Ryong/Pen Varlen

Entre 1940 et 1946, pour échapper au blocus de Léningrad par les nazis, il se réfugie à Samarcande en Ouzbékistan (Asie centrale), où sa sœur et sa mère ont été déportées par la police stalinienne en 1937. Son statut d’étudiant en art lui permet d’échapper à la grande vague des déportations de masse et il peut rejoindre Léningrad pour poursuivre et terminer ses études. Malgré ses origines et les persécutions que subit sa famille, Byun Wol-Ryong réussit à se frayer un chemin dans le monde de l’art soviétique, même si son ascension est plus lente que celle de ses collègues. Pendant son « exil » ouzbek, il travaille dans un institut d’État où il crée toute une série de posters politiques très intéressants.

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« Brisez les chaines du colonialisme ! », 1945.
Byun Wol-Ryong/Pen Varlen

En 1953, alors que la guerre de Corée se termine, le ministère soviétique de la culture lui demande d’aller à Pyongyang pour participer à la reconstruction de l’académie des beaux-arts, détruite lors du conflit, et pour promouvoir les diverses formes de l’art réaliste soviétique. Le rêve de sa vie, le retour en Corée, est enfin réalisé.

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Rapatriement des prisonniers de guerre nord-coréens dans la « Joint Security Area » (JSA) à Panmunjong, 1953.
Byun Wol-Ryong/Pen Varlen
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Plantation de riz, 1955.
Byun Wol-Ryong/Pen Varlen

Il ne reste en Corée que quinze mois. Lors de son séjour, il tient un petit journal lequel offre un témoignage inédit sur la manière dont la Corée du Nord se prépare pour le dixième anniversaire de la fin de la colonisation japonaise (qui doit être célébré en août 1955).

Ce voyage donne lieu à la création de nombreuses œuvres qui révèlent dans quelles conditions prend fin la guerre : rapatriements croisés des prisonniers de guerre à Panmunjeom (dans la « Joint Security Area — JSA), mouvements de population, scènes de liesse, etc.

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Une femme récompensée pour avoir eu et élevé plus de dix enfants, 1974.
Byun Wol-Ryong/Pen Varlen
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Portrait d’A. S. Sevastiyanov au travail à l’usine, 1975.
Byun Wol-Ryong/Pen Varlen

C’est l’unique voyage de Byun Wol-Ryong/Pen Varlen en Corée : pour d’obscures raisons politiques, il ne put jamais revenir dans la péninsule. Il est néanmoins resté en contact avec de nombreux artistes nord-coréens dont il avait fait le portrait, comme par exemple la danseuse Choi Seung-hee, le peintre Kim Yong-jun, ou encore l’écrivain Hong Myong-hui.

En dehors de ses œuvres « coréennes », Byun Wol-Ryong/Pen Varlen reste un artiste réaliste soviétique prolifique. Il a produit une grande quantité de tableaux destinés à inculquer au peuple l’esprit révolutionnaire magnifiant les travailleuses et travailleurs socialistes, ainsi que leurs brillants dirigeant·es… C’est d’ailleurs avant tout un portraitiste. Il peint les soldats, les étudiant·es, les mères de famille, les soldat·es, les pêcheurs, les ouvrièr·es, les dirigeant·es politiques… Peindre les gens, les personnalités, comme il le dit lui-même, est une sorte de passion. C’est pourquoi dans ses fresques historiques, il met toujours les personnages au premier plan.

Byun Wol-Ryong/Pen Varlen a su créer une variété de styles : ses évocations coréennes sont colorées et vivantes ; on a presque l’impression que les formes et les objets s’animent autour des personnages. Les traits sont précis, les coups de pinceaux audacieux. Son œuvre soviétique/russe est, en revanche, beaucoup plus sombre ; les couleurs y sont plus « lourdes », souvent dans des variations de noir et de gris ou de teintes ocre-brunes ou vert foncé. Il se voyait tel un témoin de son temps, d’une histoire qu’il a essayé de représenter sous diverses formes, se jouant — mentalement — des frontières politiques et culturelles.

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Kalinin - Youjno Sakhalinksk, 1978.
Byun Wol-Ryong/Pen Varlen
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Sur la rivière Neva, 1983.
Byun Wol-Ryong/Pen Varlen
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Festival de poésie à Mikhailovskoe, 1975.
Byun Wol-Ryong/Pen Varlen