La biographie visuelle d’Otto Neurath :
l’Isotype au service de la cartographie

#Otto_Neurath #Biographie #Isotype #Cartographie

25 février 2019

 

Les cartographes au service du public était l’un des titres qu’Otto Neurath (1882-1945) envisageait de faire paraître dans une série de livres d’images Isotype. En raison de son décès, cette série n’a jamais vu le jour. L’ouvrage qui devait l’inaugurer, Des hiéroglyphiques à l’Isotype, resté inédit du temps de son vivant, vient de paraître aux éditions B42 dans sa version française [1]. C’est l’occasion pour nous de revenir sur le rapport qu’entretient l’Isotype avec les cartes.

par Nepthys Zwer

Autrice de L’ingénierie sociale d’Otto Neurath paru
aux Presses universitaires de Rouen et du Havre en 2018.

L’histoire éditoriale de cet ouvrage est singulière. Neurath avait souhaité écrire une « autobiographie visuelle », une sorte d’inventaire exhaustif de toutes les sources d’inspiration qui ont nourrit son œuvre majeure, l’Isotype, un système de visualisation de l’information au moyen de graphiques. Pour cela, l’album devait comporter des centaines d’images, telles que l’auteur et son équipe n’ont cessé de les collectionner pour leurs différents musées et instituts. C’est à partir d’un fond bigarré de manuscrits, de tapuscrits, de maquettes et d’images de tous ordres que l’éditeur anglais [2] est parvenu à reconstituer, dans une démarche quasi archéologique, l’intention éditoriale de l’auteur.
Ce livre unique en son genre nous convie donc à un véritable « parcours visuel » au cours duquel Neurath nous explique comment s’est forgée sa sensibilité pour le traitement des images et comment il a conçu et développé l’Isotype.

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Otto Neurath, Des hiéroglyphiques à l’Isotype. Une autobiographie visuelle, 2018.

Les sources d’inspiration

Neurath répertorie d’abord les plaisirs visuels de son enfance, quand il collectionnait, agençait et triait toutes sortes d’objets : gommettes, vignettes, timbres, cubes, soldats de plomb, plantes, etc. Ainsi naît son goût pour la combinaison des objets entre eux. Les « jeux géographiques » avec des séries de boutons disposés sur le tapis déchaînent sa fantaisie, mais c’est dans les éditions pour la jeunesse de Robinson Crusoé qu’il découvre ce qu’est vraiment une carte, c’est là qu’il fait pour la première fois « le lien entre un plan et une description » et qu’il se rend compte de ce que cela implique « quand un auteur raconte une histoire dotée d’une dimension géographique » (p. 50).

Viennent ensuite les livres, livres illustrés, atlas qu’il trouve par milliers dans la bibliothèque familiale, et dont il absorbe goulûment le « contenu visuel ». Dans le Physikalischer Atlas de Heinrich Berghaus, il découvre la richesse du monde, dans le Kosmos d’Alexander von Humboldt, l’histoire de la géographie [3]. Il se rend alors compte que pour comprendre une carte et mémoriser l’essentiel des informations, les légendes, ces « énoncés visuels », suffisent. On peut parfaitement se passer du texte...

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« Umrisse der Pflanzengeographie » - carte extraite de Heinrich Berghaus, Dr. H. Berghaus’ Physikalischer Atlas, 1838.

Il remarque aussi combien le détail superflu - voire le détail en soi - nuit à la compréhension et combien le message se doit d’être pertinent et factuel s’il ne veut pas frustrer les lectrices et lecteurs. L’appréhension globale et première détermine la qualité de la transmission. La perspective est, par exemple, une convention qui peut freiner la compréhension. La cartographie, justement parce qu’elle ne recourt pas à la perspective, lui semble particulièrement « pédagogique ».

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À gauche : « Procédure de scrutin » - dessin extrait de (James Harrington), The Oceana of James Harrington and other works, 1700. À droite : « Chambre des communes », Isotype inspiré de l’image de droite, extrait de K. E. Holme, Two commonwealths, 1945, (p. 86-87).

Les coupes, les dessins schématiques, les plans, les silhouettes claires, les palettes réduites à quelques couleurs franches permettent de mieux saisir les objets et les relations existant entre ceux-ci. Les cartes militaires, quant à elles, montrent l’organisation des éléments dans l’espace.

L’Opera philosophica (1685) de René Descartes l’initie à la retranscription imagée du mouvement. Les dessins des histoires drôles de Wilhelm Busch lui font apprécier la simplification du trait. L’enfant semble vraiment faire feu de tout bois. Il s’enchante pour les combinaisons de symboles qu’il découvre sur les enseignes ou les emblèmes, dans les procédés mnémotechniques, les problèmes topologiques...

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À gauche : Wilhelm Busch, Der Geburtstag, 1873. À droite : « Bœufs et zébus sur la Terre », Die bunte Welt, p. 23 [1].

C’est au département égyptien du Musée d’histoire de l’art de Vienne qu’il va parfaire son éducation visuelle. Les hiéroglyphiques [4], ces caractères composés d’idéogrammes et de phonogrammes qui associent une image à une idée, le laissent imaginer un langage universel, à l’instar du volapük, de l’esperanto ou de l’ido [5]. Ici naît l’idée du langage visuel de l’Isotype. Ce sont justement les peintures murales égyptiennes reproduites dans ce musée qui lui fournissent l’idée maîtresse de ce « langage international », à savoir la répétition d’une même figure pour signifier un certain nombre d’objets ou de personnes.

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À gauche : Détail du bas-relief de Medinet-Abou, Thèbes, reproduit in Institut d’Orient, Description de l’Égypte, 1988. À droite : « Les combattants de la guerre mondiale de 1914/18 », Die bunte Welt, p. 26.

L’Isotype et les cartes

En 1923, Neurath crée le Musée économique et social (Gesellschafts- und Wirtschaftsmuseum, GWM) de Vienne, où verra le jour la « Bildstatistik nach Wiener Methode » (« Méthode viennoise de statistiques par l’image ») que Marie Reidemeister/Neurath rebaptisera Isotype (acronyme de International System of Typographic Picture Education). Cette méthode graphique de visualisation deviendra une référence mondiale en matière de design de l’information et s’exportera de l’Union soviétique jusqu’aux États-Unis. Aujourd’hui, les figures Isotype font partie intégrante de notre culture visuelle.
Si les « signatures », les pictogrammes, constituent la base de ce système, il recourt aussi largement aux cartes géographiques. L’équipe du GWM leur apporte un soin particulier et va entièrement reconsidérer les conventions en matière de cartographie.

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GWM, Déformations induites par la projection Mercator, [1930]

Il lui importe en premier lieu d’éliminer toutes les sources d’erreur, comme les distorsions de la projection Mercator. Pour chaque carte, l’équipe recherchera la projection la plus adaptée. Cette recherche de la justesse des procédés de transcription et de l’information, tant statistique que documentaire, n’aura d’égal que l’audace de sa démarche cartographique. Le GWM crée, par exemple, son propre système de couleurs :

La couleur a un rôle important à jouer dans la création des cartes géographiques, domaines où les difficultés rencontrées sont bien spécifiques. En ce qui concerne la représentation de différentes altitudes par différentes couleurs, on peut bien évidemment utiliser ces dernières de façon totalement conventionnelle, en suivant par exemple la règle du « plus l’altitude est élevée, plus la couleur est foncée ». Mais on peut aussi avoir recours à ce que Karl Peucker appelait des « couleurs physiologiques ». Le rouge vif, notamment, ressort bien, alors qu’un vague bleu-vert tend à s’effacer. Ainsi, une carte avec un point rouge sur un fond bleu-gris-vert ne sera pas perçue comme un trou rouge au milieu d’une plaine grise, mais comme une montagne rouge au milieu d’une pleine grise, sans qu’aucune explication supplémentaire soit nécessaire. (p. 143, 145)
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« Anciennes villes d’Amérique », Elementarwerk, planche 14.
Les échelles de couleurs habituelles, qui décrivent les basses altitudes en vert et les hautes altitudes en marron, ont de quoi déconcerter les utilisateurs de cartes, dans la mesure où les déserts situés à basse altitude s’y trouvent représentés en vert clair. Cela peut constituer une difficulté pour quiconque est doté d’une bonne mémoire visuelle et a tendance, naturellement, à associer le vert à la végétation. C’est ce qui fait que dans la méthode de l’Isotype le vert ne sert jamais à désigner les basses altitudes, mais uniquement la végétation, et que nous privilégions les couleurs physiologiques. (p. 145)
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« Manteau végétal de la Terre », Bunte Welt, p. 18.

L’approximation, loin de nuire à la qualité de la représentation, devient un atout dans la visualisation graphique de statistiques : « Se souvenir d’images représentant des quantités vaut mieux que d’oublier des chiffres exacts » [6]. Les plans des villes, par exemple, restituent le « caractère » des lieux, mais ne permettent pas de procéder à des localisations précises. Il convient de ne retenir que les informations essentielles, car « celui qui sait laisser le plus de choses de côté est le meilleur professeur » [7].

Ainsi, le GWM va ignorer les découpages politiques et déterminer au cas par cas les catégories les plus pertinentes. Selon Neurath : « S’il y avait des statistiques plus générales et harmonisées, ces délimitations seraient celles de la végétation et des structures économiques » (Elementarwerk, planche 102).

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« Importations en direction de l’Europe », Elementarwerk, planche 32.

S’émancipant des conventions, s’inspirant et synthétisant, ici aussi, toutes les expériences cartographiques imaginables (voir, p. 178-205, la variété des cartes que Neurath souhaitait intégrer à sa biographie visuelle), le musée va inventer de nouveaux modes de représentation.

En tablant sur l’intuition, qui fait que l’orientation dans l’espace permet de resituer les grandes régions économiques ou géographiques, il devient ainsi possible de se passer du fond de carte. Ici, pour représenter l’activité économique des salarié·es, huit rectangles situent ces régions dans un ordre ouest-est, réduisant la situation géographique à un simple « principe d’ordonnancement optique » :

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« Population active mondiale », Elementarwerk, planche 82.

Plus innovante encore, voici une façon schématique de représenter le couple extérieur/intérieur, ici à propos des guerres endogènes puis exogènes menées par l’Empire Romain et la Grèce antique :

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« Guerres de la Rome et de la Grèce antiques », Otto Neurath, Modern Man in the Making, 1939, p. 88.

On en arrive ainsi à des choix graphiques des plus originaux :

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« Densité d’habitation dans les grandes villes », Elementarwerk, planche 72.

Une cartographie radicale

Si la géographie descriptive, qui se contente de représenter le territoire, est dépassée, c’est qu’il s’agit à présent de comprendre « comment la géographie a influencé le passé et comment elle influence le présent » [8]. Neurath se tourne résolument vers une géographie « systémique », telle que l’avait imaginée Élisée Reclus en son temps.

Une carte géographique mariée à l’Isotype devient un nouvel objet, une sorte de carte augmentée, un « cartogramme ». En associant symboles et fond de carte, l’Isotype met en exergue la relation de dépendance réciproque des humains et de l’environnement. Dans cette approche anthropologique, les perspectives se croisent et dévoilent des relations de cause à effet insoupçonnées.

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« Intrications financières internationales », carte présentée par Otto Neurath lors du congrès World social economic planning d’Amsterdam en 1931.

Tout comme la statistique, qui semble un « outil de preuve » alors qu’elle crée elle-même l’objet qu’elle veut mesurer [9], la cartographie n’est jamais objective : une carte ne peut être neutre.

Ayant compris que les statistiques et les cartes ont toujours été un outil de gouvernance entre les mains du pouvoir, il est donc parfaitement légitime de se les approprier à son tour, non pas pour manipuler, mais pour en faire des outils de l’émancipation des classes opprimées. La carte est mise au service de la collectivité.

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« Mortalité infantile et revenus », Elementarwerk, planche 92.

Pour aller au devant du public, le GWM installera ses expositions itinérantes jusque dans les grands magasins, ouvrira tard le soir, pour que les ouvrières et ouvriers puissent s’y rendre après leur travail. Son meilleur allié à Vienne sera la municipalité sociale-démocrate (austromarxiste) qui le soutiendra politiquement et financièrement. Les cartes étaient dès lors à la portée de toutes et de tous, les gens pouvaient se les approprier, les interpréter, en discuter, en tirer des conclusions nouvelles. La carte devient ainsi un outil de subversion. Car la carte donne à voir, elle dévoile ce qui est caché, montre les interrelations socio-économiques des sociétés humaines. Elle dénonce la perversion de l’accaparement des pouvoirs et le capitalisme et ses ravages. Cette stratégie ouvre la voie à la contestation et à l’action. C’est de cette façon que les cartographes peuvent effectivement « servir le public ».

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« Étendue de l’esclavage aujourd’hui », Elementarwerk, planche 79.

Neurath questionnait notre rapport aux images : Qu’attendons-nous d’elles ? Comment transforment-elles et transmettent-elles l’information ? Comment les rendre parlantes ? Avec l’Isotype, il a anticipé et influencé de façon déterminante notre conception de la représentation (carto)graphique de l’information.

↬ Nepthys Zwer