Dans la prison des frontières

#Migrations #Frontières #Politiques_migratoires #Espace_Schengen #Résistance #Désobéissance_civile #Breil-sur-Roya

12 février 2019

 

Breil-sur-Roya, Alpes maritimes, fin décembre 2018. Le nombre de personnes exilées passant la frontière franco-italienne a diminué, et le calme est revenu dans la vallée. Depuis l’automne, en raison de la crise sociale française révélée par le mouvement des gilets jaunes, les forces de l’ordre ont été redéployées sur la côte d’Azur. La Noël a pourtant apporté, une nuit, de nouvelles personnes en migrance, qui, dans l’urgence, ont trouvé de l’aide auprès des habitant·es...

par Nepthys Zwer

chercheuse en histoire et culture des pays de langue allemande

Portraits

… de citoyen·es, réfugié·es politiques ou économiques, personnes déboutées de leur demande d’asile, ami·es, soignant·es, personnes vulnérables mais fortes, personnes courageuses, exilé·es en migrance depuis des années ou depuis des mois, actrices et acteurs de notre monde tel qu’il est.

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Choukri et Abelaziz

Choukri et Abdelaziz viennent de Somalie. Abdelaziz est sur les routes depuis quatre ans. Il a traversé la Méditerranée avec 85 autres personnes à bord d’une embarcation de fortune. Somalie, Éthiopie, Soudan, Libye, Italie, Suisse, Allemagne, Paris, Italie de nouveau, il se cogne à toutes les frontières, mais il n’a aucune autre issue. Choukri vient de le rejoindre, laissant ses enfants à ses parents, le temps de trouver une solution viable. Elle reste en retrait, elle vient de subir une fausse couche. « Ce monde pourrait être tellement meilleur… », s’attriste son mari.

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Isabelle

Isabelle, infirmière, aide depuis quatre ans les personnes qui arrivent dans sa vallée. Elle s’occupait du squat des Lucioles, puis a demandé à Médecins du Monde de la soutenir pour qu’elle puisse officiellement faire des prises en charge sanitaires. Elle s’insurge : « Chacun fait comme si l’autre n’existait pas. Ce n’est pas normal de laisser les gens dans le besoin. » Elle soigne les plaies, les traumatismes du corps et de l’âme. Elle connaît les gens, leurs dossiers, leurs démarches, elle les conseille. Elle sourit, confiante dans l’absolue justesse de sa démarche.

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David

David tient une boutique alternative à Sospel, un village voisin. Dreadlocks à la Bob Marley, gros pull en laine, chaussures de marche, on le catalogue immédiatement « écolo ». Sa démarche est politique. Il questionne son rôle dans les rouages d’un système implacable. Par exemple, acheter des aliments bas de gamme, faute de moyens, pour nourrir les migrant·es, n’est-ce pas précisément soutenir le système capitaliste que l’on veut combattre ? Avoir ce recul ne l’empêche pas de continuer à s’engager : « Je ne sais plus où on en est… mais on continue… »

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Charles et Abdulah

Charles, mineur, a deux ans et demi de migrance derrière lui. De Mogadiscio, il a pris le bateau pour le Yémen, puis le Soudan. Un car l’a amené en Libye, de là, il a pris un bateau clandestin pour la Sicile. Il a traversé l’Italie en train, puis, à pied, une nuit de décembre, il a franchi la frontière italienne. Il est arrivé ici avec Abdullah, son ainé de dix ans, au parcours semblable.

Abdulah me montre pudiquement l’épouvantable cicatrice qui balafre son corps. Dans sa fuite, il a perdu la trace de sa famille. Il sait juste que son père et son frère sont morts. Le projet des deux hommes est simple : « On veut rester ici pour avoir accès à une éducation. Ensuite, on va retourner dans notre pays pour aider les gens. »

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Marion

Marion veille à la réorganisation du campement pour les personnes nouvellement arrivées. Elle aide depuis deux ans et demi. Pour comprendre, elle a fait le chemin des migrant·es en sens inverse, à partir de l’Espagne. Ce qu’elle a vu l’a poussée à s’engager et aussi à témoigner. Sur sa route, elle a rencontré Cédric. Pour chaque frontière, elle connaît le traitement réservé aux réfugié·es, un traitement qui se durcit de jour en jour : « On ne sait pas qu’à la Roya c’est comme à la frontière serbe. » Si on lui demande ce qui motive sa démarche, elle réfléchit longuement. Les raisons sont nombreuses, mais elle retiendra tout simplement celle-ci : « Faire sa part ! »

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Heba avec Adam (6 ans) et Karma (3 ans, endormie)

Heba est arrivée il y deux ans d’un pays considéré comme sûr par la France. Après une longue instruction, elle n’a pas obtenu l’asile qu’elle demandait et a perdu sa place dans le foyer qui l’accueillait. Elle est venue se réfugier dans la montagne. Karma, sa fille de trois ans, dort, imperturbable, sur le banc à côté d’elle. Adam, son fils de 6 ans, qui a quitté sa première école à contrecœur, est occupé à l’extérieur. « Moi, j’adore aider ! » déclare-t-il, tout sourire. Heba, ancienne cadre, parle français, anglais, arabe. Va-t-elle retourner dans son pays ? À ma question, son visage se crispe : « Jamais, c’est impossible ! » Elle n’en dira pas plus. Son souhait le plus grand aujourd’hui : « Je veux que mes enfants aillent à l’école ! »

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Cédric

Cédric, c’est l’agriculteur qui a donné un visage au combat des gens de la Roya. Je le retrouve en contrebas du campement, marteau en main, en train de sécuriser une installation électrique. Le battement médiatique autour de sa personne ne lui a rien enlevé de sa simplicité. Cette présence dans les médias, c’est juste une arme comme une autre pour faire avancer la cause. Selon lui, s’il faut faire des portraits, c’est surtout des femmes… Sa lutte continue pour faire respecter le droit, autant celui des personnes en migrance que celui des aidant·es [1]. S’il ne baisse jamais les bras – le message me parvient le lendemain par sms – c’est parce que « dans une lutte, gagner, c’est ne pas s’arrêter ! »

Toutes ces humiliations qu’autrefois on avait inventées exclusivement pour les criminels, on les infligeait maintenant à tout voyageur, avant et pendant le voyage. […] les premiers pas que nous faisions dans une ville étrangère, dans un pays étranger, ne nous menaient plus comme autrefois vers les musées ou les paysages, mais dans un consulat ou un poste de police pour nous y procurer une « autorisation ». […] Il fallait que nous éprouvions constamment, dans nos âmes d’hommes nés libres, que nous étions des objets et non pas des sujets, que rien ne nous revenait de droit, mais que tout relevait du bon vouloir des autorités. Nous étions constamment interrogés, enregistrés, affublés d’un numéro, contrôlés, estampillés […]. Ce sont des détails, d’infimes détails, je le sais bien, juste des détails dans un temps
où la valeur de la vie humaine a chuté plus vite que celle des devises.

Stefan Zweig, Le Monde d’hier, 1944.

Quand la frontière devient front

En 2018, le nombre de personnes irrégulières traversant les frontières extérieures de l’Europe a baissé de 25% par rapport à 2017, de 92% par rapport à 2015. La route s’est à présent déplacée vers l’Espagne et les Balkans. La réduction du flux des personnes migrantes, flux qui avait atteint son apogée en 2015 avec les personnes venant de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan et de Libye, résulte des différents dispositifs mis en place par l’Union européenne pour imperméabiliser les frontières de l’espace Schengen (avec la mise au point du régime d’asile européen commun).
Le dispositif de l’UE dit « approche hotspot », décidé en 2015, a conduit à la création de centres d’accueil en Grèce et en Italie, centres qui se sont rapidement mutés en camps de confinement, de tri et de rétention surpeuplés, véritables zones de non-droit [2].

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Principales routes des migrations
P.R., 2019

En Italie, le décret Salvini du 29 novembre 2018 a supprimé les permis de séjours humanitaires, imposé l’enfermement des migrant·es dans des centres d’accueil et autorisé les forces de l’ordre à user de la force à leur encontre. La stratégie du gouvernement italien d’une « dissuasion totale », c’est-à-dire le refoulement implacable de toutes les personnes embarquant à partir de la Libye pour gagner les côtes italiennes, a été on ne peut plus efficace.

L’Italie n’a pas non plus adopté le pacte de Marrakech, « pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières », signé le 19 décembre 2018 à Marrakech par 152 des 165 pays membres de l’ONU. Ce pacte – non contraignant - cherche à renforcer la coopération internationale afin que les migrations deviennent « bénéfiques à tous ». Il s’appuie sur la Charte des Nations Unies, la Déclaration universelle des droits de l’Homme et sur les autres pactes internationaux ayant trait aux droits humains.

La Convention de Genève de 1951 garantit les droits des personnes demandant l’asile, mais ne règle pas pour autant la question de l’accès au territoire, qui, lui, relève, hors du cadre de la demande d’asile, des souverainetés nationales. Demander l’asile est un droit, qui impose de voir appliqué le principe de non-refoulement (toute personne migrante étant potentiellement réfugiée), mais pour faire valoir ce droit, il faut déjà être sur le territoire de l’État dans lequel on souhaite déposer sa demande. Or, si une personne pénètre sans autorisation le territoire d’un État, celui-ci la considère souvent dans l’illégalité. Les personnes en migrance se retrouvent ainsi prises dans un piège législatif [3].

Le verrouillage de l’espace Schengen contraint les personnes fuyant les conflits et la misère à emprunter des voies de plus en plus risquées et les livre aux passeurs et aux trafiquants. Ne pouvant demander l’asile qu’à condition de se trouver sur le territoire d’un pays souverain, les réfugié·es n’ont d’autre issue que d’emprunter des routes de plus en plus périlleuses [4]. Au printemps, quand la neige se retire, les Alpes n’en finissent pas de recracher les cadavres.

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Mourir aux portes de l’Europe - https://visionscarto.net/367
P.R., 2019

Certes, les dispositifs de protection de l’espace Schengen sont généralement dématérialisés et ne ressemblent pas partout aux murs infranchissables des enclaves de Ceuta ou de Melilla. Le contrôle des frontières de l’UE à été externalisé vers les pays d’origine ou de transit, où les camps sont saturés. L’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) doit surveiller 12 000 km de frontières terrestres et 45 000 km de frontières maritimes. Le très contesté accord bilatéral de 2016 entre les pays de l’UE et la Turquie (où passait la principale route migratoire en 2015) montre le prix humain et politique de ces tentatives d’externalisation du problème [5]. Ces barrières onéreuses déplacent en fait les flux et favorisent une logique de politiques migratoires de plus en plus répressives. En 2018, on estime que pour 138 882 personnes ayant traversé irrégulièrement la Méditerranée, 2 275 personnes sont mortes ou portées disparues. Pour 18 personnes ayant atteint les côtes de l’Italie au premier semestre 2018, une personne a péri en mer.

Les frontières extérieures de l’UE se sont visiblement mutées en fronts, l’ironie voulant que le terme de « frontière » soit apparenté au terme militaire de « front ». Une troupe « faisait frontière » quand elle se mettait en ordre de bataille et comme l’on faisait surtout frontière aux confins des royaumes, la frontière a fini par désigner les limites (linéaires) de l’État (Michel Foucher, Fronts et frontières, 1988).

Or le déploiement de cet imposant arsenal militaire et juridique pour ce nouveau front révèle les errements de la politique commune de l’UE en matière d’immigration. La « procédure Dublin » [6], qui impose le renvoi des personnes dans les pays de leur première entrée dans l’espace Schengen, selon l’idée qu’il faudrait « responsabiliser » ces États (cela concerne la Grèce et l’Italie) et les relocalisations d’urgence imposées en fonction de quotas d’accueil (peu respectés) montrent qu’il ne peut vraiment ici être question ni d’unité ni de solidarité européenne. Il suffit de penser aux errances de l’Aquarius (un nouvel Exodus) à l’été 2018, avant que l’Espagne ne se substitue à l’Italie déficiente pour accueillir sa cargaison humaine. Des fronts ne sont-ils pas en train de se dessiner entre les pays membres eux-mêmes ?

La « forteresse Europe » menacée

Pourquoi donc cette exaspération médiatique et juridique à propos d’une prétendue crise migratoire ? La menace d’invasion qui planerait sur l’Europe est-elle bien réelle ?

Alors que la Turquie, avec environ 80 millions d’habitant·es, a accueilli 3,6 millions de réfugié·es, pourquoi l’Europe (541 millions d’habitant·es sans les pays de l’ex-URSS) est-elle en peine d’en accueillir autant ? Les 78 millions de migrant·es se trouvant actuellement dans l’Union européenne représentent 14% de sa population, mais la moitié seulement, soit 7,5 %, n’est pas européenne.

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Origine de la population étrangère en Europe
P.R., 2019

Il y a aujourd’hui 3,4 % de la population mondiale, soit 258 millions de personnes jetées sur les routes contre leur gré. Les pays accueillant ces « déracinées » sont en réalité surtout les pays en développement (85%). Les plus grands camps de réfugié·es se trouvent en Ouganda et au Kenya. La majorité des personnes en migrance provenant du Moyen-Orient et d’Afrique sont accueillies dans les pays limitrophes et non en Europe. Les premiers pays d’accueil sont la Turquie, la Jordanie et le Liban. Les chiffres de l’UNHCR montrent qu’il s’agit d’un problème marginal en termes démographiques pour l’Europe. Et aucune menace d’invasion ne se profile à l’horizon pour l’UE.

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Part de la population étrangère en Europe
P.R., 2019

Les Européen·nes ne s’entendent pas non plus sur ce que peut bien être une migrante ou un migrant « légitime ». Dans l’espace Schengen, les demandes d’asile seront traitées selon des critères propres à chaque pays, critères définis selon les règles, presque toujours respectées, du droit national et international, par exemple pour définir ce qu’est un pays à risque. Concernant la question de la citoyenneté, qui relève des souverainetés nationales, l’UE a du mal à définir une ligne de conduite communautaire, comme en témoigne la naturalisation de milliers de personnes non européennes par la Hongrie (assurant à Viktor Orbán une ressource électorale, mais ne palliant pas pour autant le déficit démographique du pays), sans que l’on s’en émeuve outre mesure et sans que soit ébranlée la forteresse Europe.

Pourquoi l’Europe se transforme-t-elle donc en forteresse [7] ? Si un passeport européen permet de voyager [8] librement dans pratiquement tous les pays du monde, s’il nous semble normal d’envoyer nos enfants faire leurs études à l’étranger ou de nous expatrier professionnellement, si nous savons pertinemment que les futurs États-Unis de l’Europe se construiront sur la liberté de circuler et de s’installer de ses habitant·es, pourquoi dénions-nous aux autres le droit d’en faire autant ?

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La sanctuarisation du monde
P.R., 2019

À l’heure de la mondialisation, le pacte de Marrakech lui-même vante les mérites de la migration, actrice « de prospérité, d’innovation et de développement durable ». Pour ce faire, il déclare vouloir « protéger les droits de l’homme de tous les migrants, quel que soit leur statut migratoire, et de veiller à ce qu’ils puissent les exercer, tout en favorisant la sécurité et la prospérité de toutes nos populations ». Il infirme cependant ses propres déclarations en introduisant une discrimination entre personnes migrantes et réfugiées, seules celles qui bénéficient du statut officiel de réfugié étant susceptibles d’être protégées [9]. Cette contradiction témoigne de l’entre-deux moral et politique dans lequel se trouve l’Union européenne aujourd’hui.

Pourquoi nier les aspects positifs de l’immigration, ne serait-ce que pour ce qui concerne son apport démographique dans nos sociétés vieillissantes ? Le stéréotype de l’étranger parasite [10] de nos généreux systèmes de couverture sociale n’a, espérons-le, plus court que chez quelques esprits faibles de l’extrême droite. La position anti-migration, la migration présentée comme un défi, semblent en fait recouvrir d’autres problématiques. Si le débat s’enlise et produit les monstres du discours sécuritaire, de la désinformation, des fantasmes et de l’arbitraire, ses enjeux ne sont-ils pas plus profonds que ne le suggère un certain principe de réalité ?

L’union, bâtie sur la suppression de ses frontières mentales et physiques intérieures, souffre-t-elle d’avoir dû se doter de limites extérieures flexibles qui lui permettaient justement de nouvelles intégrations ? Est-ce d’avoir négligé de se poser la question de ses confins qui la pousse à s’ériger aujourd’hui en forteresse ? Le « retour au militaire » est le propre des États-nations qui émergent après la Révolution française, quand « le territoire devient patrimoine collectif et la défense de son intégrité devoir d’État » et qu’il faut assurer la « fonction symbolique – le sacré – des frontières nationales » (Foucher). Dans le processus de sa construction identitaire, l’Europe a-t-elle besoin de définir ses limites en désignant (en sacrifiant ?) l’ennemi commun pour cimenter le groupe ? Au risque, faute d’en prendre conscience, de s’enfermer dans une prison mentale. Faute de personnes pour secouer justement cette conscience et les barreaux qui se dessinent.

L’accueil est politique

Depuis 2015, les habitant·es de la vallée de la Roya ont défrayé la chronique. Grâce à elles et à eux, la notion d’un insensé « délit de solidarité » a éveillé les consciences. Si la loi française interdit l’entrée sur le territoire à toute personne étrangère en situation irrégulière, elle autorise cependant l’aide gracieuse et matérielle ou de conseil qu’on lui apportera pour préserver sa dignité et son intégrité physique. La loi sur l’asile et l’immigration du 10 septembre 2018 autorise, conformément au principe de fraternité, l’aide à la circulation (et non à l’entrée sur le territoire) des personnes étrangères en situation irrégulière [11]. Pour les « passeurs d’humanité », il ne s’agit cependant pas de se cantonner à l’hospitalité ou à un devoir moral.

Les défaillances d’un exécutif dépassé par la situation, usant d’arbitraire faute d’un encadrement suffisant, ont montré que ces vertus ne suffisaient pas à assurer l’exercice du droit des réfugié·es [12]. Aider les personnes qui ont traversé la frontière à se rendre à Nice pour y déposer leur demande d’asile, conformément aux procédures légales du droit d’asile, n’est pas un acte d’empathie, mais un acte politique par lequel la société civile pallie les défaillances de l’État. En 2017, le préfet des Alpes-Maritimes a été condamné a deux reprises pour atteinte au droit d’asile en raison de pratiques de reconduction illégales à la frontière, notamment celle de personnes mineures. Que les citoyen·nes doivent rappeler l’État à ses devoirs est un aveu d’échec du fonctionnement de ses institutions.

Ainsi, le nombre de municipalités italiennes refusant d’appliquer le décret infâme, qui contrevient à la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH), ne cesse de croître [13]. Où l’on retrouve l’idée de villes refuge, telle qu’elle avait été mise en œuvre dans les années 1970 par Pierre Bourdieu et Alain Badiou pour accueillir, à l’image de certaines villes médiévales, les écrivain·es et les artistes persécuté·es. Ceci semble indiquer une prise de conscience politique d’une autre nature qui touche à la notion même de démocratie représentative : les municipalités, si elles sont le bras droit de l’exécutif, sont aussi les élues de la société civile. À ce titre, elles se doivent de respecter les convictions de celles et de ceux qui leur ont conféré leurs mandats.

De façon exemplaire, les débats qui déchirent les gauches européennes sur la possible régulation de l’immigration ouvrent aussi une autre perspective sur la question [14]. Faut-il opposer le respect des droits de tous les êtres humains - qui suppose leur accueil inconditionnel - au risque du déclassement des couches sociales les plus pauvres (les « sans-parts » de Jacques Rancière) par la venue de travailleurs et travailleuses encore plus démunies et encore plus corvéables ? Pire : n’est-ce pas justement le patronat qui se frotte les mains devant cette manne providentielle ? Les migrant·es semblent jouer ici un rôle catalyseur, révélant à la société ses propres maux, celui du capitalisme et de l’économie de marché sauvage.

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Siège du Parlement européen
Strasbourg, 12 janvier 2019

Incapable de se regarder en face, l’Europe déporte le regard et scrute son horizon. Chercher à atténuer les facteurs structurels qui poussent les gens à l’exil parce qu’ils n’ont ni moyens de subsistance ni avenir dans leur pays, est une tâche généreuse et ambitieuse. Mais, outre qu’elle confronte l’Occident aux conséquences de son passé colonial et aux logiques délétères du capitalisme mondial et financiarisé, sur l’échelle des différents temps, elle est sans commune mesure avec l’urgence d’une clarification et d’une adaptation de la législation à la nouvelle situation.

Le pacte de Marrakech promet de traiter la question des migrations en partenariat avec « les migrants, les diasporas, les populations locales, la société civile, les milieux universitaires, le secteur privé, les parlementaires, les syndicats, les institutions nationales de défense des droits de l’homme, les médias et les autres acteurs concernés ». L’instauration d’une dynamique de dialogue entre tous ces partenaires sociaux permettrait justement, par l’apprentissage de la démocratie et l’ajustement des intérêts, de dépasser l’épreuve des frontières imaginaires. Pour sortir de la prison des mots et des idées.

Les migrations ont toujours fait partie de l’expérience humaine depuis les débuts de l’Histoire. Aucun être humain n’est illégal. Tout être humain a droit à sa dignité et au respect de ses droits les plus élémentaires. Mettre en concurrence notre sens moral et un supposé principe de réalité n’a jamais été bon pour l’humanité, c’est l’Histoire qui nous le dit.

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Stolperstein pour Stefan Zweig (1881-1942), Salzburg (Autriche).
L’auteur autrichien a préféré la mort à l’exil, refusant de vivre dans la prison des frontières, à une époque où elles étaient devenues des fronts.
1971markus@wikipedia.de, CC BY-SA 4.0

↬ Nepthys Zwer